M. Henri Pelletier nous raconte ses mémoires sur le club des Américains.
Nom : Henri Pelletier, né le 25 avril 1893
Marié : en 1916 a Saint-Bruno
Conjointe : Albertine Lapointe
adresse : 212 rue Collard. Aima.
Date du témoignage : 30 septembre 1964.

Extraits de: Témoignages des anciens d'Alma, une fenêtre vers les familles fondatrices, par Gérald Simard. Ed. Société d'histoire du Lac-St-Jean 2008
 

Le club des Américains

À la demande d'organisme pour la préparation du centenaire de Saint-Joseph-d'Alma, je me suis décidé d'écrire mes mémoires au sujet du club qui était situé au confluent de la Grande et de la Petite-Décharge du lac Saint-Jean et communément appelé le club des Américains. Ainsi que les deux cours d'eau avec ses endroits les plus stratégiques : remous, rapides, etc. Le tout formant la rivière Saguenay avec aussi ses endroits les plus remarquables, jusqu'à Saint-Léonard (La Dalle).
Mais avant de débuter, je demande l'indulgence de ceux qui liront ces lignes, car je n'ai pas eu le bonheur de m'asseoir plus de quinze mois sur les bancs d'une école. Donc si parfois il y aurait des fautes d'orthographe (ce qui ne manquera pas sans doute) je répéterai ce que je disais à un journaliste
du journal "Le Lac-Saint-Jean' dans lequel j'ai écrit quelques articles sur les méfaits de l'alcool. Ce journaliste me disait, mais M. Pelletier dans vos écrits vous mettez bien des virgules. Je lui ai répondu :
"Mon cher, alors si y en a trop, ôtez-en et pi si en a pas assez mettez-en, ça coûte rien

Le club des Américains appartenait à une association composée de douze membres de nationalité
américaine, qui venaient faire la pêche à la ouananiche tous les étés par groupe de trois-quatre et
parfois plus. Le plus gros groupe a été de sept membres.
Les administrateurs de club étaient John H. Osborne, 130 Street South Duburn New York, président -
Charles Babcock 106-107 Wilder Building Rochester New York vice-président et J. G. A.- Crecton,
secrétaire. Pour ce qui est des directeurs, Je me rappelle Mr. Dr. J. b. Griff de la Pennsylvanie ainsi que
Mr J. H. Smith du même endroit. Ces gens n'étaient pas catholiques, mais allait à la messe tous les
dimanches et le sacristain M. Cléophe Terrien leur en plaçait à chacun une chaise en avant des bancs
pour entendre la messe. Ils ne se mettaient pas à genoux mais debout et à l'exposition du Saint-
Sacrement, ils baissaient la tête en signe d'humilité et à la quête. Ils donnaient chacun une piastre, ce
qui était beaucoup d'argent pour ce temps-là.
 

Les guides venaient les chercher au club et les montaient en canoë jusqu'au pied du rapide Carcajou et
de là le taxi du temps Jean Côté les embarquait dans son omnibus tiré à deux chevaux et après la messe
on faisait le même manège en sens inverse et pour le taxi cela coûtait 0,25$ par tête. Pour le père Ti
Jean Côté (comme on l'appelait communément), c'était de la grosse argent.
La construction du camp était tout en bois rond écorcé et les coins en queue d'aronde. Le corps
principal mesurait environ quarante-cinq pieds par trente pieds. Quatre petites chambres étaient
aménagées dans cette partie de la bâtisse et divisées à une hauteur de six pieds en planches brutes et
Juxtaposées verticalement. Il n'était pas question de peinture, pas même pour les châssis et les portes.
Seuls les petits bureaux qui meublaient les chambres étaient teints parce qu'ils n'avaient été capables
d'en trouver en bois nature.
Deux allonges avaient été annexées au corps principal de la bâtisse, la première mesurant
12 pieds par 15 pieds et la deuxième de 18 pieds par 24. Cette dernière servait de
cuisine. La salle principale de la bâtisse, la première était munie d'un foyer
en pierre amassée sur la grève et après ce foyer pendait une crémaillère pour le pot
au feu mais était plutôt utilisée comme chauffe-eau.
Seules les deux parties servant de cuisine avaient un plafond comme je l'ai dit plus haut. Tout était en
bois rond et les joints étaient calfeutrés avec de la mousse des bois et tirés avec du mortier fait à la
chaux à l'intérieur comme à l'extérieur. C'est le plancher du haut des deux parties annexées qui servait
de chambre à coucher pour les personnes qui avaient charge de l'administration ainsi que pour les
guides qui ne pouvaient aller coucher chez eux en temps de pluie.

Lorsque le temps de la pêche était arrivé, c'est-à-dire lorsque les eaux commençaient à baisser ou que
les papillons jaunes étaient arrivés et ce vers la mi/juin, mon père écrivait au président Mr Osborne que
c'était le temps de la pêche à la ouananiche et en attendant leur arrivée, nous faisions les préparatifs
pour les recevoir et le premier travail était de hisser le drapeau étoilé à son mât, préparer la
nourriture et engager les canotiers (guides).
Les provisions de bouche étaient achetées en partie chez François et Elie Gagné, et ce qui manquait
était acheté à Québec chez Rioux et Petegrew, car toute la nourriture que nous avons sur nos tables
aujourd'hui existait presque toute dans le temps.
C'était ma mère Hélène Pedneault qui était la cuisinière et je vous avoue que c'était un cordon bleu.
En ce qui concerne les ~guides, ils étaient engagés ici à Aima en autant que possible. Voici les noms de
ceux que j'ai bien connus: mon oncle Hector Pelletier, Johnny Tremblay, Joseph Lessard (Le Grand),
François Maltais, John Morel, Élie Maltais, Henri Lebel, Louis Gobeil,
Maximien Boudreault, François Néron. Alfred Sheehy (ché) et Tom Pageau, ces deux derniers
de Sainte-Anne de Chicoutimi.
 

Lorsque les Américains étaient pour venir faire la pêche, ils télégraphiaient au gardien (mon père) lui
disant la date de leur arrivée à la station d'Hébertville et le nombre qu'ils étaient. Mon père engageait
le taxi du temps un M. Jean Côté, appelé plus communément le père P'tit Jean, il était petit, ne pesant
pas beaucoup plus de cent livres mais c'était tout un homme très vigoureux, pressé et charitable. Il
attelait donc ses deux chevaux sur sa voiture appelée omnibus après les avoir bien brossés, et allait les
chercher aux chars. Ses chevaux n'étaient pas très gras mais avec un peu de fouet, ça marchait tout
de même et les attelages n'en étaient pas à leur premier voyage mais gatonné un peu avec de la broche à
foin ça faisait l'affaire, surtout quand il y avait quatre passagers à prendre ce qui faisait un magot de
quarante cents, soit dix cents par tête. C'était le bon temps et les dernières années le même trajet
coûtait vingt cinq cents par tête (signe avant-coureur que les affaires commençaient à se gâter.)
Tout le monde débarquait chez nous puisque nous demeurions en face du club du coté sud de la Petite-
Décharge et là les guides qui avaient été prévenus d'avance s'étaient rendus sur place et prenaient une
personne par canoë et traversaient au club.
Pendant ce temps, ma mère (son nom Hélène Pedneault) n'était pas restée inactive pour les recevoir,
elle s'était engagée une servante en la personne de Célestine Tremblay épouse de Isaïe Simard pour
lui aider à faire le ménage qui commençait par épousseter, enlever les fils d'araignées, frotter les
planchers avec des branches d'épinette et de la lessive faite avec de la cendre de poêle à bois, pour ça
aussi c'était l'bon temps. Ça ne faisait pas de broue, mais c'était aussi bon et ça coûtait pas cher.

Quand tout était propre, ma mère (qui était un cordon bleu) préparait leur arrivée par un bon repas,
après quoi on astiquait les agrès de pêche pour le lendemain. Mon travail à moi consistait à mes débuts,
c'est-à-dire quand j'ai commencé a me rendre utile au club, à entretenir le feu dans le foyer du vivoir le
soir à l'arrivée des pêcheurs, à ramasser du bois sur la grève et aussi à faire cuire les beans dans le
sable et ce n'était pas des fèves au lard comme on achète tout préparé avec pas de lard dedans, non,
c'était des beans avec du lard.
Dans ce temps-là, j'avais sept ans. Après mon ouvrage augmentait toujours et à treize ans, je
remplaçais un guide assez souvent, mais il fallait que ce soit avec mon père. J'étais trop timide pour
travailler avec un autre.
 

Description du rapide de la Vache-Caille.


Ce rapide qui pouvait avoir environ 3/4 de mille de long à l'eau haute et formé par des crêtes de rocher
sortant de son lit, ne pouvait s'affronter du haut en bas, par aucune voiture d'eau. Quand on parlait de
sauter le rapide Vache-Caille, c'était de prendre son courant du côté nord de la Petite-Décharge pour
traverser la rapide en biais, et il fallait faire vite pour ne pas remonter par le courant du côté sud de la
Petite-Décharge qui formait un remous et qui remontait aussi vite que l'autre descendait.
 

Deux seuls accidents, dont un tragique sont survenus dans les 30 ans que le club a été fréquenté. Le
premier, dans ce rapide à l'eau naturelle, vers 1886. Deux sauvages descendaient du lac Saint-Jean, par
les courants de la Grande-Décharge, dans un « rabaska », sorte de canoë d'écorce d'une longueur de 25
pieds et dont les deux bouts étaient à 3 ½ pieds au dessus du niveau de l'eau. Arrivé sur la tête
du rapide de la Vache-Caille, il y avait de la place pour un seul canoë et quand ils étaient plusieurs,
il fallait que ceux qui suivaient retardent pour permettre aux personnes d'en avant de
débarquer à terre en considérant les « concis » qui suivaient. Or il est arrivé que les deux
sauvages n'ont pas pris assez de précautions. Ils n'ont pas été capables d'entrer dans le petit
remous et l'ont passé tout droit et comme le premier cassé du rapide n'était qu'à 35 pieds,
ils ont été attirés par le courant rapide et ils ont disparu à jamais.
 

Le deuxième accident qui aurait pu avoir des suites graves est arrivé vers 1907. Jos 6uay
était venu faire la pêche deux jours et pour prendre connaissance du cours d'eau de la
décharge, il avait engagé deux guides pour se faire descendre jusqu'à Saint-Charles-
Borromée. Ces guides étaient Hector Pelletie ret Elie Maltais. Mais après avoir franchi les 3/4
du rapide de la Vache-Caille, le canoë d'écorce, que mon père leur avait préparé pour leur voyage,
monta sur un billot qui était pris dans une fissure de
rocher horizontalement et il ne passait qu'environ trois pouces d'eau dessus d'un courant très rapide.

Le canoë se cassa en deux. Elie Maltais, très rapide, s'agrippa au rocher et Hector Pelletier95 moins
rapide et qui était à l'arrière du canoë, sauta sur le billot tout en saisissant Jos. 6uay par le collet de
ses vêtements. Et comme il avait la poigne solide, il le tient là pour ensuite le faire passer en dessous du
billot, ce qui n'était pas facile, car il s'était agrippé les mains sur le billot et ne voulait pas lâcher prise.
Mais Hector Pelletier lui appuya un pied sur la tête et le fit passer en le saisissant de l'autre côté.
Pourquoi le rapide s'appelait-il "Vache-Caille ?»
Il y a plusieurs légendes à ce sujet, mais la plus plausible est celle qui m'a été racontée par trois
habitants voisins dont les terres, étaient bornées par le rapide lui-même et ce sont : Dénéri Tremblay,
Joseph Tremblay et Isaïe Simard, dont un en a été témoin, soit Dénéri Tremblay et voici ce qu'il
nous racontait.
Un homme dont le nom m'échappe (dommage) avait fini un contrat de chantier pour Price Brothers, le
long de la côte nord de la Grande-Décharge et charroyait son bois qui consistait en billots de pin
(Topper 12 pouces) avec un beu (sic) atteler sur un bob sieigh. Or un Jour, pour une raison que J'ignore,
il perdit son "beu » et comme il n'avait pas les moyens pour s'en acheter un autre, il prit l'initiative de
dompter une vache et comme cette vache était noire et blanc, donc elle était caille et c'est pourquoi
par la suite quand on parlait du rapide, c'était le rapide de la Vache-Caille.
Pour ce qui est du nom donné au rapide Carcajou, voici les faits :
Un nommé Joseph Vandale demeurant près de chez nous, travaillait pour Théophile Gagnon (père de
Guillaume). Un matin, en allant comme d'habitude, il aperçut une bête qui montait le long du rapide, et
cette bête n'était ni plus ni moins qu'un carcajou et comme cette bête est plutôt rare, pour ne pas
dire inexistante dans nos parages, c'était une chose bien remarquable et c'est pourquoi quand on parlait
du rapide ont le désignait sous le nom du rapide Carcajou.
 

Je tiens cette légende de mon père Charles Pelletier, qui me l'a contée maintes et maintes fois. Aucune
voiture d'eau pouvait sauter le rapide Carcajou, c'est une chute qu'un rapide et bien téméraire celui qui
aurait même pensé à le sauter en canoë d'écorce ou autrement.
Après avoir sauté le rapide de la Vache-Caille, nous faisons environ 1 1/2 mille sur un courant très
rapide et nous arrivons au rapide Servais. Ce rapide est long de quarante arpents et tout le long de son
parcours est un danger continuel. Pour ceux qui en étaient à leur première expérience, il fallait qu'ils le
descendent à pied pour pouvoir passer et scruter avec attention ses places dangereuses afin de savoir
comment et où les passer.
Environ à vingt arpents du départ, il y avait la place appelée les Trois-Roches. à partir de la tête du
rapide des Trois-Roches, le rapide se sautait du coté sud et avant d'arriver aux Trois-Roches environ à
cent cinquante pieds. Il fallait être vite, traverser du côté nord pour continuer le voyage car ces Trois-
Roches étaient placées en triangle et formaient une barrière infranchissable.
Le rapide, une fois passé, nous arrivons à la rivière Gervais, du côté nord (qui traverse la paroisse de
Saint-Nazaire) et qui fait face à la rivière Dorval, du côté sud, nous faisons encore un mille et nous
arrivons à la Boule.

La Boule est une montagne pas très haute mais qui de loin a vraiment la forme d'une
boule ou plutôt une demi boule avant le montage des eaux. Elle faisait partie de la terre ferme mais
maintenant c'est une petite île sur laquelle est construit le chalet de M. Henri Fortin.
Environ, au milieu du rapide (Servais du côté nord, nous arrivons à l'Anse-a-Fraser. Cette baie tient
son nom d'un M. Fraser qui faisait chantier pour la Cie Priée Brothers et qui avait construit un moulin
a scie au fond de la baie ; terrain qui appartient aujourd'hui a M. Bouchard de Saint-Bruno. Ce moulin
marchait par l'eau. Ceux qui passeront par là aujourd'hui seront certainement tentés de dire que la
chose était impossible, car le ruisseau qui coule au fond de la baie, n'aurait pas assez d'eau pour faire
boire un chameau. Mais dans ce temps-là, la paroisse de Saint-Nazaire n'était pas encore défrichée et
comme il y avait beaucoup de savane, à la fonte des neiges, il y avait assez d'eau pour faire marcher le
moulin pour un mois et demi et le bois, une fois scié était « cave » et dravé jusqu'aux Grands-Remous.
J'ai passé par là avec mon père qui m'a montré les vestiges de cet ancien moulin consistant en pièces de
bois équarries à la hache de six pouces par 18 de large et en plus quelques billots qui n'avaient pas été
sciés. Il y a de cela 59 ans que j'ai vu cela et Je crois qu'en fouillant un peu dans ces parages, nous
verrions encore quelques choses.
 

L'Isle-Maliqne :
 

L'Isle-Maligne où sont situés les barrages de l'Alcan est une île qui avant le barrage pouvait avoir
environ un mille et un quart de long par un demi mille de large, était un rocher qui n'avait que peu de
végétation et c'était une île très difficile d'accès. De ma connaissance une seule fois, elle a été foulée
par les pieds des hommes, c'était vers 1899. Le secrétaire du Club eut l'idée d'organiser un voyage sur
l'île. S'informant au gardien, Charles Pelletier, en qui il avait confiance, parce qu'il connaissait
parfaitement la rivière.
J'ouvrirai ici une parenthèse pour déclarer que si mon père connaissait parfaitement la rivière, je vous
avoue qu'il n'était pas le seul car il savait où engager les canotiers (noms qu'on leur donnait en ce
temps-là, au lieu de guide), donc, on s'organisait le jeudi et le lendemain, vendredi à 8 heures a. m. nous
étions à la tête de l'île, car elle ne pouvait pas se prendre par en bas, étant donné la force de ses
courants. Un canoë ne pouvait parvenir au petit remous formé par ses derniers rochers. Ils étaient sept
canoës donc 21 hommes et avant de s'aventurer, il fallait scruter les courants, car à cet endroit, aussi
les eaux étaient capricieuses. Tantôt ils se faisaient des « gloutonnements » qui soulevaient des tonnes
d'eau et tantôt c'est des cavités qui risquaient d'engloutir le canoë avec ses occupants s'ils risquaient
de passer ou encore un courant risquant de tout entraîner au large ou au contraire de tout briser sur
les rochers de sa grève.
A 9 heures 05, avant-midi, comme les eaux s'étaient calmées de beaucoup, on donna le signal du départ
mais non sans avoir averti les Américains de ne pas bouger dans les canoës et qu'il n'y avait aucun
danger seulement une fois débarqué ; on ne pouvait pas prédire le temps où on pouvait revenir, tout
dépendait du caprice de la rivière.
Donc on débarqua sans encombre et on visita un peu l'île en marchant sur ses rochers environ 35
minutes, mais quand ils revinrent au canoë pour embarquer, la rivière faisait des siennes et il était
impossible pour le moment de mettre le canoë à l'eau. Il a fallu attendre que les gonflements et les
courants s'adoucissent et ce n'est qu'à 4 heures 20 de l'après-midi qu'on a été capables de revenir.
Après leur retour au club, les Américains chantaient de joie et nous disaient que c'était la plus belle
aventure de leur vie, qu'ils avaient vécue. Ceux qui prirent part à cette expédition, pour les Américains
étaient (ceux que je me rappelle) le président du club, M. John Osborne vice-président : Charles
Badcok, le secrétaire : J G. D. Creaton. Le Dr J. D. Griff avec sa dame et leur fille adoptive, Mlle
Hélène Carris et un M. Smith.
 

Pour les canotiers, voici ceux que je me rappelle, qui ont pris part à cet exploit : Johnny Tremblay,
Joseph Lessard, Hector Pelletier, (le grand) François Maltais, Johnny Morel, Alfred Sheehy (ché), Dani
Pageau, François Néron, Elie Maltais, François Maltais (le petit), Maximien Boudreault, moi-même,
j'avais 14 ans et mon père Charles Pelletier.
J'avoue que je n'avais pas trop peur avec mon père, dans le canoë, mais J'avoue que J'étais content
d'être de retour, bien que l'expédition se soit faite sans difficulté. J'aimais encore mieux sauter le
rapide de la Vache-Caille et aussi le rapide (Servais. Le lendemain, les Américains donnaient congé à
leurs guides. C'était un congé payé, parce que, disaient-ils, ils l'avaient mérité.
 

Le premier gardien du club était M. Georges Savard de Sainte-Anne de Chicou+imi, qui venait passer
l'été au club avec sa famille, de 1880 à 1895 et mon père, Charles Pelletier, lui succéda jusqu'à 19175
Le prix du gardien était de cent piastres par année, pour la garde seulement. Les travaux de réparation
étaient payés à part à raison de 0.50$ par jour au début. Les dernières années, ces mêmes travaux
coûtaient 1$ par Jour, qui consistaient en réparation de la bâtisse, emplir la glacière de glace l'hiver
Cette glacière était à proximité du club, sous le sous-bois et mesurait environ 14 par 20 à l'extérieur et
qui nous permettait d'emmagasiner environ 650 pieds cube de glace, qui recouverte de brin de scie se
conservait jusqu'à l'automne permettant ainsi de conserver le poisson, assez longtemps.
Il y avait aussi à faire l'entretien du chemin sur les terres qui leur appartenaient du côté nord de la
Grande-Décharge du pont Taché à l'Isle-Maligne. J'ai travaillé moi-même à l'entretien de ce chemin
comme « Waterboy» en 1904 (J'avais 11 ans) à 0.25$ par jour. Quand j'ai reçu ma paye, soit neuf jours
à 0.25$, 2.25$, je me pensais millionnaire. Naturellement, cet argent retournait à mon père qui de son
côté me remettait 0,05$ pour m'acheter du « nanane » que je séparais avec mes frères et sœurs
Nous avons quitté Aima en 1910 pour aller travailler au moulin de pâte à papier de Val-Jalbert
laissant Arthur Simard qui avait loué notre maison, le soin de veiller sur la propriété du club. Après que
mon père eut averti le président du club Mr. Osborne, par lettre, qu'il démissionnait comme gardien du
club, pour raison de départ.
Après notre départ, ils (les Américains) sont revenus quand même, mais n'ont été que quelques JOURS et
sont partis pour ne plus revenir.
Nous sommes revenus après quatre ans à notre ancienne demeure, mais le club n'étant plus exploité. Le
bois qu'il y avait dans la forêt, avait été vendu à la compagnie Tremblay &. 6agnon de Chicoutimi pour
être coupé en billes de douze pieds et dravé le printemps suivant.
 

Extraits de textes de l'honorable A.B. Routhier

Pour mieux comprendre, ou plutôt mieux goûter ces beautés qu'étaient à leur cours naturel, la Grande
et la Petite-Décharge du Lac-Saint-Jean, j'emprunterai quelques passages d'écrits par l'Honorable
A. B. Routhier qui, accompagné d'un monsieur Claudio Janet et du comte de Foucault, firent un
voyage au Lac-Saint-Jean en 1881. Je profiterai de son expérience d'écrivain, pour au moins expliquer
en meilleurs termes, ce qu'étaient le Rapide de la Vache-Caille et le rapide Gervaîs (que j'écris pour
la deuxième fois, mais cette fois plus explicite).
Et ce, grâce à madame Jacques Tremblay qui est une de nos cousines de France et qui possédait un
livre sur ce voyage des messieurs nommés plus haut et intitulé :" En canot", écrit par A. B. Routhier
pour son ami le comte de Foucault. Ils étaient partis de La Malbaie, le trente juillet pour accomplir leur
voyage au Lac-Saint-Jean (1881). Après maintes escales, ils étaient enfin arrivés à Saint-Jérôme.
Là, ils s'étaient procuré des canots et six rameurs. Je devrais plutôt dire avironneurs mais passons.
Embarqués à Saint-Jérôme, ils avaient pris le bord pour le haut du Lac jusqu'à Mistassini, mais comme
l'itinéraire du retour était fixé d'avance, le temps ne leur permettait pas de prolonger leur voyage et
ils sont revenus par le même chemin et pour descendre à Chicoutimi, ils s'étaient engagés par la Petite-
Décharge.
Ils se sont arrêtés sur ce qu'ils appelaient un îlot, qui est l'île Sainte-Anne qui fait partie de la cité
d'Alma. Là ils ont mangé quelque nourriture qui leur a été offerte par M. Boulanger et ils se sont
embarqués pour la descente du rapide du Carcajou et un mille plus bas, ils arrivaient au rapide de le
Vache-Caille, dont voici le récit :
«Le Rapide de la Vache-Caille est à la fois une chute et un rapide, dont le cadre, les proportions et
le mouvement sont admirables. Elle est formée par la réunion de la Grande et de la Petite-
Décharge, à l'extrémité sud-ouest de l'île d'Aima. La Grande-Oécharge, en arrivant, se précipite
avec un fracas assourdissant dans une espèce d'escalier de rocher et tel est le désordre avec
lequel ses flots affolés, se heurtent et se brisent les uns contre les autres, qu 'au bas de la chute,
son énorme volume d'eau est entièrement réduit en écume et presque en vapeur.
Mais là, se trouve une espèce da pallier ou l'écume redevient de l'eau courante et se rencontre
tout à coup dans le même lit, que les flots plus tranquilles de la Petite-Décharge. C'est alors qu'il
se produit un ''singulier phénomène. Cette espèce de palier en pierre qui termine l'escalier
de la Grande-Décharge interrompt les vagues au milieu de leur chute, et celles de la
Petite-Décharge venant s 'y joindre, le palier
ne suffit plus à l'écoulement. Il se produit donc un gonflement prodigieux sur le bord même du
palier et la lutte s'engage entre les flots des deux décharges pour savoir qui passera le premier.
 

Mais la masse d'eau tombée, comme une avalanche de la Grande-Décharge, est de beaucoup la plus
considérable, et comme la force est dans l'ordre physique, la grande loi du monde, la Petite-
Décharge est obligée de retraiter, et chose étonnante, le courant remonte sur une distance de
quelques arpents. Rien de bizarre et d'intéressant comme cette course elliptique des flots de la
Petite-Décharge, qui arrivent en sautillant jusqu'au bord de la plate forme et qui au moment de
s'élancer en bas s'arrêtent soudainement lorsque la place est envahie.
Après avoir échangé quelques coups avec les flots de la Grande-Décharge, ils ont bientôt constaté
qu 'ils sont les plus faibles, et faisant demi-tour à droite, ils semblent dire à leurs adversaires :
sautez les premiers, messieurs. Ils remontent alors assez vivement, puis ils reviennent un instant
après, toujours alertes, mais à chaque tour, il n'y en a toujours qu 'un petit nombre qui réussissent
à sauter ; et ce sont les habiles qui se faufilent au milieu des ennemis, car la Grande-Décharge
abuse de sa force et ses flots turbulents envahissent tout l'espace comme des hordes de
Cosaques.
Notre étonnement est grand lorsqu'on arrivant à l'endroit où nous présumons que l'attraction du
rapide va se faire sentir, nous sommes subitement arrêtés par le courant qui remonte. Ce n 'est
qu'à force d'avirons que nous avançons encore lentement et nous mettons pied à terre.
Après avoir sauté le rapide de la Vache-Caille, nous donnons quelques coups d'aviron pour nous
élancer au milieu de la rivière, et là, nous faisons une course effrénée. Ce n 'est plus une rivière,
elle est un fleuve qui nous entraîne, mais un fleuve qui court comme un torrent, une énorme masse
d'eau qui se précipite, qui bondit, qui se cabre comme un coursier, qui tombe en mugissant dans
des caves prof ondes et qui rejaillit en gerbes d'écume.
Mille obstacles se dressent devant les vagues effarées, mais elles sautent par-dessus, en hurlant
et rien ne les arrête; ça et là se présentent des impasses effrayantes, des abîmes pleins
d'attractions, des tourniquets formidables, des embâcles périlleuses et souvent l'émotion nous
empêche de respirer. Mais chaque nouveau danger est un nouveau triomphe et nos poitrines se
dilatent, enfin et ne peuvent retenir des cris d'enthousiasme et de joie.
 

Le Saguenay a tant sauté, tant mugi, vaincu tant d'obstacles qu'il se repose enfin. Mais il ne
s'endort pas. Il continue de courir et sa course ne devient paisible que lorsque rien ne lui résiste
plus. Nous voguons ainsi près de deux milles.
Quand M. de Foucault dit plusieurs milles, je crois qu'il avait la nostalgie des rapides, car il n'y a pas
tout à fait deux milles, entre le rapide de la Vache-Caille et le rapide (Servais au milieu d'une série de
paysages variés.
Mais nous avons pris le goût des rapides dangereux et des émotions qu 'ils causent. Ce n 'est pas en
vain, que nous sommes Français et fils de Français. Une petite révolution c'est-à-dire, un rapide,
nous serait un agréable passe-temps.
En dépit de la beauté, de la grandeur et de la variété des scènes qui se déroulent sous nos
regards, cette navigation paisible va donc devenir monotone, et nous allons regretter les
mugissements de la Vache-Caille lorsque nous en entendons de semblables. Nos cœurs palpitent,
et bientôt nous voguons au loin, devant nous, un effondrement subit de la plaine liquide et un
tumulte effroyable de flots. C'est le rapide Servais.
Nous avançons toujours au gré du courant qui devient de plus en plus entraînant, mais à ce
moment là les canotiers avironnent peu afin de prendre baleine et réserver leurs forces pour le
rapide qui les attend. Pour ceux qui sautent le rapide pour la première fois, il vaut mieux pour eux
mettre pied à terre, et alors scruter les plis et replis de ce rapide afin de trouver le passage le
moins dangereux.
Après quoi, nous nous embarquons en suivant un pli du rapide et nous travaillons de l'aviron, tantôt
d'un coté, tantôt de l'autre, pour opérer les déviations nécessaires et par fois même avironner de
reculons, pour modérer notre course (ces derniers mouvements surtout aux Trois-Roches). Car il
s'agit de suivre exactement la ligne brisée que les mouvements et les paroles du canotier d'avant,
en indiquant de la main le chemin qu 'il faut suivre.
Dans ces circonstances personne ne parle, si ce n 'est le canotier d'avant qui indique les endroits
par où passer. Mais autour de nous, quel bruit ! Quel fracas ! Quel tourbillon ! Singulière mobilité
que celle de l'eau, qui coulant sur un lit tourmenté, manifeste les mêmes convulsions que si elle
était soulevée par la tempête. Les courants se déchaînent et le mouvement accroît leur puissance.
Ils se rencontrent, ils se combattent et les ondes qu'ils charroient, se resserrent, ils se
combattent, s'écrasent tournent sur elle-même et décrivent des spirales qui attirent comme des
gorges prof ondes tous les objets passant à la surface. Tantôt, ce sont des ondulations inégales et
pleines d'aspérités, des crêtes superbes couronnées d'aigrettes blanches des lames éperdues se
brisant en des millions de gouttelettes, qui jaillissent comme des étincelles.
Tantôt ce sont des chocs de houle et de contre houle, des bouffées de vagues irritées qui nous
sautent à la figure, des gouffres profonds qui mugissent à nos cotés, et qui nous engloutiraient au
moindre écart ou pour un coup d'aviron manqué.
En ce qui concerne le rapide de la Vache-Caille, je dois ajouter qu'il se sautait aussi en sens inverse,
c'est-à-dire en remontant. Pour cela, il s'agissait de monter du côté nord de la rivière le plus près du
rivage, jusqu'à la tête du remous formée par la déviation des courants du rapide, s'engager sur la ligne
brisée du rapide, tout près de la grosse vague mugissante, suivre cette ligne, et au fur et à mesure que
le courant nous entraînait, laisser dériver l'arrière du canot jusqu'à ce qu'ils aient le devant, placer en
diagonale avec le courant. Et comme la vague est moins haute au pied du rapide percer l'aviron pour
atteindre le pallier et prendre le courant de la Petite-Décharge qui remonte du côté sud.
J'ai sauté ce rapide plusieurs fois et il m'est arrivé d'être obligé de reculer une couple de fois, n'ayant
pas le bras assez fort pour atteindre le courant de la Petite-Décharge qui faisait volte-face au rapide,
mais il s'agissait de se laisser descendre et se reprendre de nouveau. De toute façon, nous n'avons pas,
Jamais portage pour passer le rapide de la Vache-Caille, que ce soit en descendant ou en montant.
 

Réflexions :
 

Voilà amis lecteurs, je vous ai à peu près dit et tout dévoilé les secrets et les souvenirs de tout ce que
je me rappelle sur cette partie du Saguenay qu'on appelle la Grande et la Petite-Décharge. C'est peu de
chose, surtout pour ceux qui ne l'ont pas connue. Mais, pour moi, qui ai passé une partie de ma vie à
glisser dans un canoë d'écorce à la surface de ces eaux, en me faisant rappeler beaucoup de souvenirs
de mon enfance et de mon adolescence, que j'ai passées sur ses rives et croyez-moi ou non, il m'arrive
parfois de lui parler et on dirait qu'elle me répond.
Mais, chose certaine, elle ne me bercera plus dans mon canot d'écorce sur la crête de ses vagues, elle ne me promènera plus dans ses courants rapides, parfois malicieux mais un bon aviron et en y portant attention. Je les aimais quand même, car après avoir sauté un rapide, nous avions hâte d'être rendus à un autre.
Aujourd'hui nous ne voyons presque plus rien. Seul sur le rapide Carcajou et parfois quand l'eau est
haute, le rapide de la Vache-Caille nous fait voir la capacité de sa force qu'il avait autrefois. Tous les
jours de l'été, je passe avec ma petite chaloupe avec un moteur hors-bord a la surface du rapide de la
Vache-Cai|le dont le courant descend formé de tourniquets qui lorsque les pelles du moteur passe sur
l'un d'eux, l'arrière de la chaloupe fait souvent un bond de côté et tout ça pour nous dire que si elle n'a
pas la force d'autrefois son cours n'est pas totalement mort.
Elle me rappelle beaucoup de souvenirs, cette pauvre rivière. Etant enfant, il arrivait souvent que ma
mère descendait sur la grève pour faire sa lessive. Je lui aidais à fabriquer un foyer en pierres pour
faire du feu. Après quoi, je lui ramassais du bois et quand j'en avais assez de ramasser, ma mère
m'étendait un morceau de linge quelconque sur le sable en dessous d'une touffe de rosiers sauvages
dont la grève était parsemée et qui répandait dans l'atmosphère un parfum que l'homme ne peut
"égaler".
Aujourd'hui, ma pauvre rivière, ses rivages sont escarpés et sa grève qui était bien garnie de fins
graviers et de sable fin qui lui servaient de couvre-lit aujourd'hui, toutes ces belles choses sont toutes
ou à peu près disparues. Ses eaux, aujourd'hui élevées par les barrages et qui reçoivent toutes les
saletés, et qui sert de dépotoir (surtout la Petite-Décharge) répandent dans l'atmosphère une odeur
nauséabonde que nous avons peine à respirer.
Aura-t-elle sa revanche un jour ? Je ne le sais pas et ne lui souhaite pas non plus, car ce serait en
vouloir à mon frère qui est l'homme, mais dans tous les livres que j'ai lus, il n'y en a pas un seul qui m'a
assuré qu'un barrage, le plus solide soit-il, n'était garanti pour l'éternité. Mais Dieu seul peut le dire.
Peut-être, résisteront-ils cinq mille ans, peut-être plus ?
Il suffit d'un cataclysme voulu par Dieu pour qu'elle reprenne son cours normal et en ce temps-là, un
autre que moi pourra décrire ses beautés; et en terminant, mes yeux ont tombé sur
les paroles d'un grand poète et comme ceux qui l'ont déjà fait, je lui emprunte pour finir : « J'étais
seul près des flots, par une nuit d'étoiles. Pas un nuage aux cieux, sur le Saguenay, pas de canot
d'écorce, pas de voiles. Mes yeux plongeaient plus loin que le monde réel. Et les bois et les montagnes,
et toute la nature semblaient interroger, dans un confus murmure. Les flots des rapides, les feux du
ciel et les étoiles d'or, légions infinies, A voix haute, à voix basse, avec mille harmonies, disaient en
inclinant leurs couronnes de feu : et les flots que rien ne gouverne et n'arrête disaient en recourbant
l'écume de leur crête : C'est le Seigneur, le Seigneur Dieu ! »

Mme Mélanie Bouchard nous raconte une vie remplie...