Un article intéressant sur l’avenir du français dans la fonction publique fédérale.

PUBLICATION:    Le Droit       
DATE:   2011.03.08     
SECTION:        Éditorial      
PAGE:   16     
COLUMN:         Éditorial      
WORD COUNT:     502    
 

Crier dans le désert

On ne peut qu'applaudir les efforts du Commissaire aux langues officielles, Graham Fraser, mais en matière de langue de travail dans la fonction publique fédérale, il crie dans le désert. Son rapport de la semaine dernière sur le comportement des gestionnaires dans la fonction publique, intitulé Au-delà des réunions bilingues, brosse un tableau implacable de l'infériorité chronique du français au travail en dépit des droits conférés par la Loi sur les langues officielles.

Le Commissariat savait déjà depuis des années, à la suite d'études menées en 2004 et 2006, que les cadres utilisaient peu le français dans la fonction publique fédérale et que les francophones, qui peuvent presque tous écrire et s'exprimer en anglais, avaient tout naturellement tendance à favoriser la langue de leur superviseur. "Cette situation, précisait-on, a un effet d'assimilation professionnelle des francophones, dans la mesure où ces derniers ne maintiennent pas leurs compétences en français."

L'anglais était donc et demeure "la langue dominante" dans les bureaux fédéraux de la région de la capitale, à Ottawa comme à Gatineau. L'utilisation occasionnelle du français est encore perçue comme un fardeau par certains, comme une obligation par d'autres, rarement comme une valeur fondamentale à promouvoir. Les consultations récentes ont confirmé que la moitié des postes de superviseurs "désignés bilingues" n'exigent pas une compétence linguistique suffisante pour "communiquer et superviser des employés dans les deux langues officielles".

Le non-respect du droit de travailler en français dans la Fonction publique fédérale a des effets dommageables, constate le rapport du Commissariat aux langues officielles.

La qualité du travail en souffre si un employé francophone est obligé de communiquer constamment dans une langue qu'il maîtrise moins bien. Il se sentira comme un employé "de deuxième classe", incompris et peu apprécié. De plus, dans un climat hostile à l'emploi du français, un employé qui revendique trop ses droits risque l'isolement, étant vu comme un "employé problème".

M. Fraser voudrait que les cadres et gestionnaires comprennent les conséquences négatives de la situation actuelle et qu'ils mettent davantage l'accent sur le respect des droits linguistiques.

Allez tout de suite allumer quelques lampions, M. le Commissaire, vous avez besoin d'un miracle. Le problème ne se situe pas au niveau des gestionnaires, mais bien plus haut dans la hiérarchie. Il n'y a aucune volonté politique et tant que le gouvernement n'ordonnera pas la création d'espaces francophones dans la fonction publique fédérale, la conversion de quelques gestionnaires ne donnera rien!

Le Commissaire recommande par ailleurs que le Conseil du Trésor examine la question de la langue de travail dans son ensemble. Voilà sans doute une piste plus intéressante mais il est peu probable que le gouvernement Harper ou même un gouvernement dirigé un jour par M. Ignatieff donne suite à une telle recommandation. C'est un baril de poudre. La réalité n'est pas belle et personne ne veut la voir. De toute façon, pourquoi s'attaquerait-on à un problème qui risque de se résorber d'ici quelques générations?

La proportion de francophones diminue constamment au Canada et d'ici peu, nous ne formerons que 20% ou moins de la population. On n'aura peut-être pas de chiffres exacts avec le sabotage en cours du recensement de 2011, mais tout indique que le déclin s'accélère dans plusieurs régions du pays. Même au Québec, la situation risque de devenir préoccupante à court terme, notamment à Montréal et en Outaouais. Et si, un jour, comme semble le souhaiter M. Charest, tous les petits Québécois deviennent bilingues à partir de la 6e année, la boucle sera bouclée. A toutes fins utiles, on n'aura plus besoin du français dans la fonction publique fédérale.

Merci tout de même, M. Fraser, de vos bonnes intentions. Elles sont appréciées.

Jacques Lapointe

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