[ENTREVUE avec le Père Jean-Yves Marchand] Juin 2009

Propos recueillis par Jérôme Martineau (extrait de la revue Notre-Dame du Cap )

NDC - Qu'est-ce qui vous amène aujourd'hui à réfléchir sur l'avenir du catholicisme québécois ?

J.-Y. M- J'ai vécu à l'étranger durant plusieurs années. Je suis revenu au Québec en 2004 et j'ai ressenti un grand choc. Les changements qui se sont opérés durant mon absence ont été si grands que j'ai dû faire le point.

J'ai été frappé par le fait que la religion ne semblait plus intéresser les gens. Cela a été pour moi d'autant plus difficile à accepter que cela ne correspondait pas à mon projet de vie.

Avais-je tort ou raison? Je pense que j'avais tort parce que Dieu intéresse encore les gens mais que cet intérêt a beaucoup changé. Je me souvenais du passé et je constatais ce qui se vivait aujourd'hui. Il fallait que je fasse le point car je n'avais pas souffert du passé. Je devais découvrir où se situait l'avenir car nous ne pouvons plus revenir en arrière. Il y a de l'avenir pour la religion mais nous devons prendre des tournants.

NDC - Vous semblez exclure toute démarche qui consisterait à faire que l'Eglise se replie sur elle-même?

J.-Y. M. J’exclus, en effet cette solution. Je respecte les gens qui pensent cela mais je crois effectivement qu’il n’y a pas d’avenir si on regarde en arrière. Nous devons prendre le tournant Jésus Christ. L'essentiel de la foi chrétienne réside en la personne de Jésus Christ. Nous ne devons jamais oublier cela. Nous devons tout faire pour que Jésus Christ soit mieux connu. Je pense que c'est le tournant que nous devons prendre.

NDC - Comment expliquez-vous cet effondrement ?

J.-Y. M. - J'ai beaucoup réfléchi à cette question. Je pense qu'une conjoncture de différents événements peut expliquer cette situation. Cela me fait penser au passage d'une violente tempête que les météorologues expliquent en nous disant que deux systèmes météorologiques se sont rencontrés. Différents facteurs se sont produits en même temps et ils ont amené l'ÉgIise dans la situation historique qui est auiourd'hui la sienne. D'une part, les médias ont pris de plus en plus de place après les années 1950. Ensuite, une révolution culturelle profonde s'est produite au début des années 1960. Le concile s'est déroulé à cette époque. De grands mouvements sociaux ont pris plus de place dans la société. Le Québec, une société à majorité rurale, est devenu une société urbaine. L'individualisme a pris plus de place. Les observateurs constatent que la plupart de ces mouvements ont fait leur apparition au Québec au début du 20e siècle. Cependant, les années 1960 ont vu la société québécoise basculer dans un monde nouveau. Le cadre rigide avait été artificiellement maintenu jusqu'en ces années. C'est alors que tout a changé.

Je suis toujours surpris de constater dans mes recherches que toutes ces nouvelles idées étaient déjà chez nous dans les années 1950. Comment se fait-il qu'on ne les voyait pas?

NDC - Vous proposez des pistes. Vous écrivez que nous devons passer d'une Église identitaire à une Église partenaire. Qu'est-ce que cela veut dire ?

T.-Y. M.- Nous avons vécu dans une Église identitaire jusque dans les annéée 1960. Je crois que cela n’était pas juste, mais on nous l’a dit. Un canadien-français possédait trois éléments dans son identité : la langue française, la ruralité et la foi catholique. Les Etats généraux qui se sont déroulés en 1967 ont dit que la ruralité et la foi catholique ne faisaient plus partie de l'identité québécoise. Seule demeurait la langue française. La foi chrétienne ne faisait donc plus partie des facteurs d'identification. Un Québécois n'est plus un catholique par définition. Les recherches que j'ai menées ont montré que ce mouvement était déjà présent dans les années 1930.

Comment alors peut-on transmettre la foi ? Auparavant la foi se transmettait comme par osmose à partir de la famille. Cela se continuait à l'école et dans plusieurs mouvements. Aujourd'hui, d'où la foi peut-elle partir? Je suis convaincu qu'elle doit être enracinée dans les personnes. Nous ne pouvons plus compter sur les structures. Nous avons assisté à un tournant majeur dans notre histoire. Nous sommes passés d'une Église identitaire à une Église partenaire.

NDC - Comment cela se traduit-il dans notre société et dans l'Église?

J.-Y. M. -Je pense aux rôles joués par les évêques. Ils ne peuvent plus parler au gouvernement comme ils le faisaient dans les premières années du 20e siècle. Il est fini depuis longtemps le temps où les problèmes liés aux relations entre l'Église et l'État se réglaient à Québec dans le bureau du cardinal. Les catholiques sont devenus un groupe de pression comme les autres. Ils peuvent être convaincus mais ils parlent comme d'autres groupes parlent. Leurs arguments ne sont pas nécessairement prioritaires.

Cela ne doit pas nous empêcher de parler car nous avons des choses intelligentes à dire. Nous avons des valeurs qui nous sont propres et que nous devons promouvoir. Ces valeurs sont encore d'actualité. L'annonce de la foi passe maintenant par les valeurs qui cependant ne remplacent pas Jésus Christ. Les valeurs que nous vivons rendent Jésus vivant. Ces valeurs sont si originales que les gens qui nous voient vivre nous poseront des questions.

NDC - Quelles sont ces valeurs ?

J.-Y. M. - Le pardon est l'une de ces valeurs même si ce n'est pas une valeur à la mode dans la société. Je pense à l'indissolubilité du mariage. Il s'agit ici d'une valeur en fonction de la vie. Je prends un compagnon, une compagne pour la vie. Cette valeur est typiquement chrétienne. Cela ne fonctionne pas au plan humain.

NDC - Vous écrivez aussi que nous devons passer d'une Église d'encadrement à une Église de fascination interpersonnelle ?

J.-Y. M - L'encadrement concerne le rôle joué par l'institution. On peut penser à la famille. Il y a maintenant différents modèles familiaux dans notre société. L'encadrement ne transmet plus la foi. L'Église, à tort ou à raison, encadrait tout. Il n'en est plus ainsi. Aujourd'hui, nous sommes interpellés par des personnes. Les gens doivent rencontrer des chrétiens qui rayonnent. Ce ne sont plus les structures qui vont le faire. Les jeunes sont fascinés par des personnes qui ont du prix à leurs yeux. Ces personnes doivent vivre des valeurs qui interpellent. Il y a beaucoup de personnes qui portent ce témoignage.

L'avenir du christianisme au Québec passe par cette fascination.