Haïti ma chérie...

Depuis quelques heures, je vois ton pays et ta capitale éventrée, déchirée, blessée, anéantie. J’ai visité trois fois ton pays et, à chaque retour à la maison, j’ai senti que je laissais quelque chose de moi-même, quelque part dans ton flanc amaigri, affamé, délaissé, dans tes montagnes dénudées, contemplant une mer bleue qui portait tes pécheurs rentrant bredouille, après une journée exténuante sous le soleil de plomb des Caraïbes.
Tes jeunes, dansant et souriant, m’ont accueilli dans la région des Cayes. Tes jeunes pieds nus, peu habillés, je les ai vus descendre des montagnes, au lever du soleil, venir à l’école des frères du Sacré-Coeur, chercher des rudiments de connaissance, partir après avoir avalé le bol de riz que la mission donnait pour refaire leurs forces. Unique repas journalier.
 

J’ai traversé tes rivières dans le sud, gambadé dans les rues de Jérémie et de Miragoâne. J’ai dansé dans les ruelles sales de Jacmel, au son des guitares artisanales. J’ai visité les Gonaïves et j’ai vu les caniveaux mal odorants, senti l’eau insalubre, marché dans les bidonvilles au bord de mer, près des eaux salines. J’ai traversé Saint-Marc et je n’ai pu dormir, après avoir vu hommes, femmes et enfants du Cap-Haïtien, enroulés dans la misère et la détresse innommable, pas montrable. La misère entassée au bord de mer, dans la nuit noire et silencieuse, brisée par le cri strident d’un chien abandonné ou affamé. J’ai pleuré.
 

La dernière fois que j’ai vu ta ville capitale, c’était pour l’arpenter à pied, la sentir, la visualiser, la toucher dans sa misère : Boston, Quartier Saint-Martin (journée de travail avec les religieuses de Mère Teresa), Cité Soleil, Carrefour, etc. m’ont démontré la folie des hommes qui traitent mieux leurs animaux que les humains qu’ils mettent au monde.
Tes jeunes, petites guitares en mains, grands yeux ni tristes ni joyeux, chantaient ma route dans ce que tu appelles ta Cité Soleil. En contraste, tout en face, la richesse et l’abondance de Pétionville, le coin montagnard des privilégiés, des villas luxueuses entourées de murs de protection, des protégés par des gardes de sécurité, des profiteurs du système des dictateurs enfuis dans la nuit. J’ai pleuré.
 

Ma chère Haïti, tes malheurs historiques et présents s’expliquent pour celui qui prend le temps d’en chercher la cause. Ce qui t’écrase aujourd’hui, jusqu’à t’anéantir dans tes petits foyers de tôle, tes maisonnettes branlantes et entassées dans des bidonvilles infectes, m’interroge et m’impose de te retourner les gourdes que gentiment, tes exploiteurs, venus d’outre-mer et d’ici, t’ont volées, en te disant qu’ils venaient te sortir du trou, t’apporter la prospérité alors qu’ils t’envahissaient tout simplement afin de prendre tes terres et les arbres de tes montagnes, ce qui est sous terre et sur la terre, et ensuite en tirer de larges profits pour eux.
Tu n’es plus assurée, ô chère Haïti, de ce qui est tenu comme un minimum pour faire vivre correctement un être humain. Tu es nue dans les rues de ta ville capitale où jonchent les cadavres abandonnés. Tu cries; tu pleures; tu implores. J’entends d’ici ta détresse et ton désarroi.

Je vois les enfants sans parents, probablement écrasés sous les détritus empilés. Je vois les parents, affolés, cherchant leurs enfants, dans une école éventrée. Des milliers sont morts; des milliers ont faim et soif; des milliers tendent les mains. Des milliers attendent. Des milliers, survivants, regardent notre opulence et espèrent un dépassement inégalé.

Le cœur de l’Occident est frappé. Il ne peut se cacher. Haïti, ma chérie, il faut guérir tes plaies, t’offrir la vie que nous avons, t’accorder plus de richesse. Pourquoi en serais-tu privée, alors que nous, si près, nous ne nous gênons pas pour en profiter et surtout l’étaler. En attendant, te voir ainsi, écrasée et frappée, sans raison, comme une sorte d’injustice imméritée, me fait toujours pleurer.

Plus on s’approche de Dieu, plus on est seul.C’est l’infini de la solitude.

Léon Bloy