ON
RACONTE QUE LA TERRE EST RONDE
(ou
Comment devenir marionnettiste)
Par Mylène Bouchard
Ce conte s'ouvre sur une chanson :
"Beau
voyageur, tu me viens, tu m'arrives
Avec
ton sac de pays sur ton dos
Tu
me diras des nouvelles du monde
Dans
un sommeil sans rêve et sans chagrin
Tu
me diras comme la Terre est ronde
Et
si l'amour a croisé tes chemins" [1]
Ce
conte raconte l'histoire d'un homme qui a raconté des histoires.
Horace a fait le tour du monde. Il
a emporté dans son sac à contes ses amis Vigneault, Jean de la Fontaine,
Faubert, Perreault. C'est aussi
l'histoire d'une foultitude de petits êtres vivants.
Dans un fouillis de boîtes de conserve, de pots d'épices, de confiture,
de pain et d'eau, on a pu dénicher dans son sac à idées un bossu, des hommes
de chantier, des lutins musiciens, l'idiot d'un village égaré, une infinité
de royaumes et tous leurs sujets.
Pendant
des années, Horace a tout vu. Ce
n'est pas réellement vrai mais vous savez, un conte peut raconter des
mensonges. Horace a tant vu qu'il
est possible d'affirmer qu'il a tout vu. Il
a voulu tout voir. Il est passé par toutes les routes sablonneuses, par des
sentiers montagneux en forme de serpent, par des rues achalandées le jour du
marché. Il a couru les festivals de musique, chantonnant les
refrains. On l'a vu dans les
rassemblements de conteurs à longues barbes, sous les chapiteaux, dans les
foires.
C'est l'histoire d'Horace. Ce
conte raconte l'histoire d'amour véritable que vivait ce conteur avec son art.
L'art de raconter des histoires. L'art
d'écrire des contes. L'art de
voyager et de faire voyager. L'art
de la rue et de la route. Même
l'art de la ruelle et de l'autoroute. Horace
a été amoureux toute sa vie. Amoureux
par-dessus le cœur d'un conte, deux contes, dix contes, d'une centaine de
contes, d'une planète entière de contes...
Très jeune, il est parti sur la route.
Le seul fait d'être là, à marcher sur une route à perte de vue, était
pour lui un grand bonheur.
*
Il avait quitté la maison de ses jeux d'enfant et des
histoires qu'il composait dans la forêt de bouleau derrière l'étang.
Au coucher de soleil, la lumière s'infiltrait entre les branches et
miroitait toute la blancheur de l'écorce.
Horace, adossé au pied des arbres, écrivait sur ces bouts d'écorce
tombés par terre. Son manuscrit
regorgeait de loups, de renards et de perdrix.
Il s'y promenait des cortèges de fourmis qui chatouillaient les jambes
au passage, se faufilant dans les chaussettes et les caleçons.
Dans son silence, Horace avait longuement observé les manifestations de
la Forêt de Papier.
Il y passait tout son temps. Il
en connaissait tous les recoins : les terriers et ses habitants, les essences
d'arbres et la source des ruisseaux. Les
jours de grand vent sifflaient dans les feuilles.
En tendant l'oreille, Horace y découvrait les secrets de la forêt.
Une fois, le vent lui avait dit : "Suis le vent,
suis le vent. Vas-y...
Va te promener, écoute ce qui se raconte à travers les branches...
Suis le vent, suis le vent." Horace
était resté bien étonné de cette confidence.
"Suivre le vent ? Mais
pour aller où ? Quitter ma
Forêt de Papier ? J'ai assez
de la quitter à chaque soir...", répondait-il au sifflement.
Au crépuscule, Horace faisait un dernier tour : voir aux
nids et aux oisillons nouvellement nés, écouter le pic-bois et tenter de le
repérer, voir à ce que tous passent une bonne nuit et que les ombres se
taisent. Souvent, quand il tardait,
on l'envoyait chercher pour qu'il revienne au bercail.
Horace aurait bien été capable de dormir dans un tas de feuilles
coussiné si on l'avait oublié.
"À la soupe !
Tout le monde à table !", laissait échapper la mère, spatule et
chaudron bouillonnant aux mains. Horace
mangeait un morceau, récitait ses écrits à ses jeunes frères et sœurs, son
premier public, et montait à l'étage fignoler quelques phrases.
Telle était son train-train de vie.
Cependant, depuis quelque temps, son ardeur s'était concentrée sur les
paroles du vent plutôt que sur ses textes merveilleux : "Suis le vent,
suis le vent." Horace s'interrogeait à n'en plus dormir.
Vraiment, le vent l'interpellait. Il
venait même la nuit se cogner contre la fenêtre de sa chambre.
Une fois, une bourrasque avait même soufflé la chandelle qu'il tenait
allumée près de son lit. "Et
si le vent s'adressait à moi ? Et
seulement moi... Mais il me dit de faire un voyage.
Partir et quitter ma forêt... Je
sais qu'il existe d'autres forêts. Il
y a la Forêt de Brocéliande d'où
ressortent des mascarades de fées, de lucioles et de gnomes malcommodes.
Partir... Je vais y réfléchir",
jonglait-il jusqu'au matin.
Tout l'hiver, Horace avait marché dans la Forêt de Papier. Chaque
pas lui rappelait ce que le vent lui avait dit.
Chaque pas lui donnait de plus en plus l'envie de partir.
D'aller à la rencontre du monde. Par
un doux soir de printemps, il
avait annoncé une grande décision à sa famille : "J'ai accumulé assez
d'écorce pour quitter le pays. Mon
sac à contes déborde de savoureuses histoires.
Je veux voir si la route est aussi longue que large.
Le cordonnier m'a bien chaussé, je suis paré.
Je m'en vais conter, cogner aux portes et entendre ce que le monde
raconte par-delà la Forêt de Papier.
Je vous raconterai tout par courrier.
Je vous aime."
Avant
même le chant de Monsieur Crête le Coq, Horace avait jeté un dernier regard
à la maison où il était né. Dans le lit de ses parents à proprement parler.
Tout le monde dormait à poings fermés. C'était
mieux de partir comme ça. Ce beau
voyageur apprenait le voyage. Chaque
départ était difficile. Il avait salué tous ses arbres, ses racines, ses
ombres, ses grottes et ses ruisseaux : "Au revoir mes amis...
Au revoir et à bientôt, à cet endroit-là ou à un autre
endroit." Il valait mieux
jeter un dernier coup d’œil et se retourner en se disant qu'il y avait plus
loin d'innombrables trésors, un vaste monde...
Horace était parti ainsi. Tournant
le dos à tout ce qu'il aimait. Il
avait entendu alors crier son père, presque nu sur le perron : "Adieu mon
fils, adieu... Horace, n'oublie pas
: ne perds pas le nord, ne perds jamais le nord.
Bonne route !" Horace
se souviendrait. Monsieur Crête le
Coq s’était mis à chanter avec le soleil.
*
Au
tout début du voyage, Horace avait vécu une solitude accablante comme toujours
en quête d’un lieu verdoyant ou d’un ami.
Le voyage ressemblant à cela, Horace apprenait.
À chaque jour, il avait à se mettre en marche, à choisir la gauche ou
la droite à la croisée des routes, à oublier les kilomètres devant lui et à
respirer profondément le bon air du temps précieux.
Il avait été surpris de voir l’étendue de sa Forêt de Papier.
Cela avait été une première découverte : elle faisait sept jours
entiers de route sous les pieds ! Le
voyage lui réservait beaucoup d’autres surprises comme le sac sur ses épaules
débordant d’histoires fabuleuses. Horace
gardait les yeux ouverts, tout grands, tout ronds, épiant l’horizon et ses
couchers de soleil, puis les cieux, la Voie Lactée, les constellations.
Yeux tout grands, yeux tout ronds !
Horace
passait par les villages ; la route passait par là, au beau milieu.
Il faisait quelques haltes, reprenant son souffle et visitant le magasin
général où il ne manquait pas d’être remarqué par les curieux et bavards
villageois. Et tranquillement, le
moulin à paroles avait soufflé l’histoire d’un jeune homme à casquette
chargé comme un âne qui parcourait les routes de terre à pied, refusant les
offres généreuses de monter dans les calèches tirées par des chevaux et les
charrettes de foin. Quand Horace
arrivait dans un nouveau village, on attendait son arrivée.
La rumeur l’avait devancée ! Le vent l’annonçait : “Un conteur
s’en vient chez-vous… Il suit le vent, il suit le vent.
Il n’est pas très loin derrière.”
Quelques jours passaient et Horace venait fouler les trottoirs du village
où des gens fébriles se berçaient sur les perrons.
On
ne parlait plus que de lui dans tout le pays.
Les gens l’abordaient les bras chargés de chaudes couvertures pour la
nuit, de tartes gourmandes, de biscuits, de verres d’eau pour étancher la
soif du marcheur. Horace faisait durer ses haltes.
C’était plus que des haltes, c’était devenu de longues et
confortables pauses chez les gens. On
l’accueillait partout. Et les
soirées se transformaient en veillées mouvementées.
Les villageois apportaient leurs accordéons, leurs harmonicas, leurs
violons et le folklore faisait danser les demoiselles aux jupons fournis.
Horace ne manquait pas de compagnie et l’atmosphère conviviale
l’avait poussé au-delà de la timidité.
Au pays du Fleuve aux moutons, il avait fait son entrée à
l’eau, il avait plongé la main dans son sac à contes pour une grande première.
Horace avait plus d’un tour dans son sac !
Le voyage l’avait conduit là où il désirait se rendre.
Tout droit, à gauche ou à droite, vers le conte !
Ça allait comme suit :
“Toc, toc.
Un conte frappe à votre porte.
Toc, toc.
Est-ce qu’il y a quelqu’un ?
Toc, toc.
Conte, conte.
Toc, toc.
Bonjour, entrez !
Faites comme chez-vous !
Il y a de la place pour tout le monde.
Un conte vous racontera un conte…”
La deuxième découverte d’Horace avait été de voir comment les
contes d’ici différaient du pays qu’il habitait et de rencontrer ceux qui
les racontaient, des gens comme lui qui écrivaient sur des bouts d’écorce,
dans le sable ou avec des roches. Au
pays du Fleuve aux moutons vivaient là des conteurs et des marins.
Horace avait passé un bon moment avec eux à écouter les récits qui
sortaient de ses bouches expressives et volubiles à peine visibles, cachés
sous de longues barbes, les mots s’élevant dans la fumée des pipes.
Horace avait surnommé ces hommes : les conteurs à longues barbes !
Ces conteurs barbus racontaient des histoires de marée et de tempête,
de marins et de pêcheurs, de baleines et de barques.
Les marins montaient à bord de leur barque, questionnaient le phare posé
sur l’île au milieu des moutons du fleuve, s’en allaient à la chasse à la
baleine, vivaient des jours et des jours sur la mer, dans le mouvement de la
vague parfois menaçante.
Horace
avait poursuivi l’écriture de ses contes, ajoutant la substance salée du
fleuve à ses histoires de forêt, d’arbres et de papier.
Croyant s’être installé au pays du Fleuve aux moutons, Horace
ne pensait même plus à repartir marcher sur les routes du monde.
Un
jour de grand vent, glacial et fracassant, Horace avait reçu comme une
bouteille à la mer. Le vent lui
avait soufflé à l’oreille : “Suis le vent, suis le vent. Prends une barque et traverse le fleuve.
Va voir de l’autre côté, le vent dans les voiles.
Suis le vent, suis le vent…” Horace
en était resté bouche bée, le nez au vent, au froid.
Il avait passé la journée à regarder les puissantes vagues de la mer
s’échouer sur les rochers, comme hypnotisé.
Ainsi allait la réflexion. Horace
ressassait les paroles du vent qui tournoyaient dans sa tête : “Le vent dit
vrai. Je dois continuer mon voyage,
aller plus loin, conter aux gens d’ailleurs ce qui existe dans mon sac, les
contes de la forêt et du fleuve.”
Un
bon matin, Horace était reparti, bien triste.
Il avait fêté toute la nuit. Les
gens l’avaient fêté aussi. Ils
ne voulaient pas qu’Horace parte. Mais
il le fallait ! C’était comme ça.
C’était difficile de quitter tout ce beau monde mais il fallait suivre
le vent. À l’aube, Horace avait
embarqué sur un bateau de pêcheurs qui allait le reconduire sur l’autre
rive. Il avait fait tous ses adieux
: “Au revoir mes amis… Au revoir et à bientôt, à cet endroit-là ou à un
autre endroit.” Au dernier
moment, juste avant d’entamer la cadence des semelles sur le sol, un vieux pêcheur
à longue barbe lui avait dit : “Adieu cher ami, adieu.
Et regarde bien autour de toi, toute la richesse du monde s’y trouve.
Et surtout, ne perds pas le nord. Ne
perds jamais le nord, cher ami. Bonne
route !” Horace se souviendrait.
Le bateau de pêcheur avait repris la mer et on avait jeté les filets.
*
Horace
avait continué son voyage là où il l’avait laissé, sur le bord de la
route, dans les fossés. Les
paysages changeaient, devenant un peu plus montagneux à chaque détour.
Cela avait commencé par de petits vallons.
Ces vallons avaient enflé légèrement, se transformant en collines.
Ces collines s’étiraient vers le ciel.
Elles demandaient à Horace de regarder un peu plus haut, de se casser le
cou. Horace avait remarqué que
l’étendue du ciel diminuait et que la marche prenait beaucoup plus de temps ;
il avait tout son temps. Au sommet
des collines, il pouvait apercevoir un champ de mamelons. Au loin, des montagnes se faisaient la course vers le ciel.
Horace
apercevait quelques hameaux, là où il se posait quelques jours quand il les
atteignait, exténué par la montée. Très
heureux de ses retrouvailles avec la route, il ne traînait pas dans les hameaux
de peur de s’y installer. Comme
une habitude, il s’arrêtait au magasin général pour s’approvisionner en
pain et en eau, en épices et en riz.
Horace était remarqué partout. C’était
chose commune ! On lui posait des
montagnes de questions : d’où il venait comme ça, s’il y avait longtemps
qu’il était parti. Il était
rare de voir un voyageur dans ces hauteurs.
Comme c’était rare, c’était très cher pour les gens de la
montagne. Ça commençait à jaser
d’un jeune homme à casquette chargé comme un mulet qui s’obstinait à
gravir à pied la vaste chaîne de montagnes.
Horace avait attaqué le premier vallon d’un pied ferme et il irait
bien jusqu’à la dernière montagne, même s’il n’en voyait toujours pas
le bout.
La
venue d’Horace avait couru dans tout le pays des Montagnes aux mille
carrons. Il était devenu
impossible pour lui de passer droit dans un hameau sans qu’on lui tire la
chemise pour qu’il s’arrête dormir et festoyer un peu.
Chez les gens, dans les chaleureuses chaumières, Horace buvait du lait
frais et se goinfrait des fromages, des oeufs, du beurre sur son pain. Il
prenait le thé à toutes heures du jour en discutant longuement du mode de vie
des habitants des Montagnes aux mille carrons.
Les gens de la montagne lui
apparaissaient fort travaillants comme s’ils avaient plus de souffle ou plus
de coffre ou d’énormes poumons à cette altitude.
On se levait tôt au hameau, à l’heure de la traite des vaches tarines
toutes plus belles les unes que les autres.
Ces vaches étaient maquillées de noir autour des yeux, au bout des
pattes, de la queue, des oreilles. Et,
elles avaient de grands cils infinis, très noirs eux aussi.
De l’alpage, les muletiers descendaient le lait sur leurs ânes pour
qu’il soit transformé en fromage. Les
gens des Montagnes aux mille carrons allaient quérir les oeufs au
poulailler, fouettaient le beurre, cuisaient le pain. Et tout ça était délectable.
Pour toutes pauses, il y avait le thé et le miel.
Ces moments restaient incontournables pour tous les gens du hameau car
c’était là que se racontaient les histoires.
Horace
s’attardait au pays des Montagnes aux mille carrons.
Il en aimait la musique des carrons, de robustes cloches attachées au
cou des magnifiques vaches. Il
avait appris ce nouveau mot ! Bien
sûr, il avait développé de belles amitiés avec les conteurs de ce coin de
pays. Il les avait appelés les
conteurs à béret qu’ils coiffaient pour le travail.
Quand se pointait l’heure du thé, ils le gardaient sur la tête.
Horace s’était retrouvé au milieu de contes passionnants, dans la
cuisine d’une bonne dame ou parfois même à l’étable. On prenait un profond respir en racontant les sommets, la
neige, les tempêtes, les sentiers en forme de serpent, les étoiles et le ciel.
C’était drôle de voir l’importance du ciel en montagne alors
qu’il était moins présent qu’à la plaine, on n’en voyait qu’une
minime partie. Le ciel représentait
pour les gens de la montagne comme une ouverture sur l’infini.
Au moment d’une tempête toute blanche, on pouvait s’imaginer dans un
vase clos ou une bouteille de verre.
Horace
avait découvert, pour une troisième trouvaille, que les thèmes des contes du
pays des Montagnes aux mille carrons ne ressemblaient pas aux contes de
la forêt et du fleuve. Là
reposait le charme de son voyage. Il
pouvait laisser quelques bouts d’écorce en les troquant pour de nouvelles
histoires. Un soir, il s’était
emporté dans un conte de terrier et de lapins, sortis de son sac à contes et
directement de la Forêt de Papier :
“Toc,
toc.
Un
conte frappe à votre porte.
Toc,
toc.
Est-ce
qu’il y a quelqu’un ?
Toc,
toc.
Conte,
conte.
Toc,
toc.
Bonjour,
entrez !
Faites
comme chez vous !
Il
y a de la place pour tout le monde.
Un
conte vous racontera un conte...”
Horace
se consacrait à l’écriture de contes nouvellement nés.
Ils ne cessait d’assister aux naissances.
Dans tous les hameaux, il y avait quelques conteurs à béret et des
musiciens. Il ne s’ennuyait jamais et étirait toujours plus ses
passages, s’attachait à tous ces gens d’une bonté de cœur du gigantisme
des montagnes.
Un
jour, le vent s’était levé, soulevant la neige, faisant claquer les volets.
Une tempête en colère déployait ses ailes au pays des Montagnes aux
mille carrons. Les hameaux
dormaient sous la couette. La vie
s’était arrêtée plusieurs jours. Les
habitants avaient fait la fête et gigué un bon coup.
Sorti dehors pour se rafraîchir, le vent avait envoyé un message sous
la tuque d’Horace : “Suis le vent, suis le vent.
Te voilà rendu au bout de la chaîne de montagnes, au dernier hameau. Ne t’éternise plus sous ces cieux. Suis le vent, suis le vent.”
Une autre fois, Horace avait été envahi par la parole du vent, de son
sifflement. Le lendemain, la tempête
s’était calmée. Le hameau
reprenait vie.
Horace
avait plié bagages, repartant avec un véritable trésor d’histoires de
montagnes. Il s’était remémoré
tous les visages de ses rencontres, des amis, des généreux montagnards.
Il fallait suivre le vent. Horace
avait un gros cœur, gonflé de toujours quitter des endroits incroyables.
Mais, en même temps, il était content de continuer, de se retrouver sur
la route. C’était, pour lui, un
sentiment de liberté indéfinissable. Et,
il pouvait y exercer son art. Le
voyage l’émerveillait. À son départ,
les gens du dernier hameau de cette chaîne de montagnes l’avaient salué
longuement, agitant leurs mains et soufflant des baisers de leur paume.
Horace avait fait ses adieux : “Au revoir mes amis…
Au revoir et à bientôt, à cet endroit-là ou à un autre endroit.”
Sur le chemin, un berger accompagné de son troupeau de vaches tarines,
jolies comme tout, lui avait dit : “Adieu Horace.
Vraiment, il vient un moment où il faut partir.
Laisse-toi porter par le vent et regarde toujours devant…
Adieu. Souviens-toi d’une
chose essentielle. Ne perds
pas le nord. Ne perds jamais le
nord. Bonne route !” Horace s’en souviendrait.
Les carrons avaient tinté au loin, une note pour une vache.
*
Horace
avait passé dans les pays de la planète entière.
Il s’était retrouvé alors un peu déboussolé.
C’est qu’il avait tourné en rond, autour de la Terre.
Et la Terre est ronde.
Le
pays des Majestés l’avait muni d’un lingot d’or et de contes de châteaux,
racontant des batailles, présentant des chevaliers et des chevaux, des
magiciens et des formules abracadabrantes.
Le
pays de l’intérieur des champs lui avait raconté les labours, les
semences, les grains, les céréales et les tas de foin, les souris et les
mulots. Il en avait eu la fièvre
et des éternuements ! Les conteurs
en salopette l’avait bien entretenu.
Au
pays Épicé, Horace avait connu les contes de safran, de poudres colorées
et d’herbes fraîches. Et tout ce
qu’il mangeait là-bas lui enflammait la bouche !
Au pays des Dunes de sable, il avait voyagé un temps à dos de
chameaux, suivant des caravanes de nomades, s’orientant avec les étoiles.
Les conteurs enturbannés avaient soulevé chez lui de grandes réflexions
sur l’étendue, le feu et l’eau, sur la chaleur et l’aridité du désert.
Horace
s’était promené de monde en monde. Il
y avait eu le pays du Marais gluant.
Des contes de grenouilles, de crapauds, de vase et d’étangs
l’avaient transporté vers de nouvelles histoires.
Horace avait du plaisir. Il
s’amusait comme un fou. Il ne
voyait pas la fin de ce périple. Il
contait toujours, animant des soirées.
“Toc,
toc.
Un
conte frappe à votre porte.
Toc,
toc.
Est-ce
qu’il y a quelqu’un ?
Toc,
toc.
Conte,
conte.
Toc,
toc.
Bonjour,
entrez !
Faites
comme chez vous !
Il
y a de la place pour tout le monde.
Un
conte vous racontera un conte.”
Les
découvertes l’attendaient à tous les instants.
Pas un conte ne se ressemblait. Chaque
conte présentait une étincelle, un élément magique différent.
Dans tous les pays qu’il avait marché, Horace avait étudié chaque
conte, assisté à de chaudes soirées, des spectacles merveilleux.
*
Horace
avait abouti dans un pays pluvieux. C’était
d’ailleurs le pays Pluvieux ! Et
là, il n’avait pas rencontré l’amabilité de cœur que partout, depuis le
tout début, il avait côtoyée. C’était
plutôt étrange ! Dehors, il n’y
avait pas un chat. Les rues étaient
désertes. Il avait dû trouver
refuge, à plusieurs reprises, sous des toits qui laissaient passer la pluie.
Il avait bien pensé à la saison des pluies.
Mais non ! Il pleuvait à cœur
de jour dans ce pays. Horace se
racontait qu’il devait bien exister des contes de nuages et de gouttelettes et
qu’il dénicherait quelques conteurs en imperméable.
Mais non ! Les gens
passaient devant lui. Il ne
distinguait pas leurs visages, cachés sous les parapluies.
Horace
avait sillonné le pays sans même adresser la parole à qui que soit.
Au magasin général, un après-midi, il avait voulu commencer un conte.
Comme à son habitude, il avait ouvert son sac à contes, s’était
installé sur une chaise à l’entrée.
“Toc,
toc.
Un
conte frappe à votre porte.
Toc,
toc.
Est-ce
qu’il y a quelqu’un ?
Toc,
toc.
Conte,
conte.
Toc,
toc.
Bonjour,
entrez !
Faites
comme chez vous !
Il
y a de la place pour tout le monde.
Un
conte vous racontera un conte.”
Et
tout le monde était sorti. Horace était resté coi.
C’était très étrange, vraiment étrange ! Et les feuilles dehors qui battaient au vent et pas un mot du
vent. Horace n’y croyait tout
simplement pas. Le vent se taisait
au moment où il en avait le plus grand besoin.
Un soir qu’il veillait sous la pluie, complètement trempé et
frissonnant, Horace avait questionné le vent : “Hou, hou…
Où es-tu ? Qu’est-ce qui
se passe ? Tu ne souffles plus ?
Amène-moi ailleurs. Je veux
voir du pays. Hou, hou…”
Le
vent ne s’était guère manifesté mais la pluie, elle, persistait.
Cela avait amené Horace à penser qu’il était temps de rentrer chez
lui. Maintenant, il en avait envie.
Il rêvait de sa Forêt de Papier, l’imaginant en plein été
quand elle fleurit en son entier. Horace
ne savait pas par où repartir. Le
vent lui montrait le chemin. Cette
fois, il n’y avait pas le moindre souffle comme un voilier perdu sur les eaux
calmes. Horace grelottait, traînant
les pieds sur la rue, égaré. Il
dormait à peine, prenant la nuit à chercher un abri.
Puis,
Horace avait croisé une vieille dame assise sur le trottoir.
La vieille dame semblait très très vieille.
On aurait dit qu’elle avait un siècle de vie.
Horace l’avait regardé dans les yeux et la vieille l’avait prié de
s’asseoir. Depuis des jours, il
tournoyait dans ce pays Pluvieux à la recherche d’une issue et c’était
la première personne qui lui manifestait une certaine gentillesse.
La vieille dame lui avait dit : “Jeune homme, je ne vous avais jamais
vu auparavant. Vous m’avez
l’air très chargé. Arrêtez-vous
deux minutes et dites-moi ce que vous cherchez…”
Horace lui avait raconté son histoire en détails : le vent qui ne répondait
pas à son appel, la pluie qui tombait et tous les gens indifférents.
Il lui avait dit comment il avait faim et froid, qu’il ne sentait plus
ses pieds et qu’il lui était maintenant impossible de marcher pour se rendre
là d’où il venait, du très lointain. Et
la vieille avait éclairé Horace d’une seule phrase : “Auriez-vous perdu le
nord par hasard ?”
“Le
nord… Mais oui, mais oui, c’est
évident. J’ai complètement
oublié le nord. C’est clair
maintenant. C’est par là que je
dois aller. C’est au nord.
On me l’avait pourtant bien répété.”, Horace avait-il compris.
La vieille dame s’en voyait réjouie.
Horace l’avait embrassée sur les mains.
La vieille dame, de son air sage, continuait son tricot qui achevait.
Et comme Horace allait la quitter comme pris d’un élan
d’empressement de revoir ses proches, la vieille dame lui avait tendu une
paire de chaussons de laine : “Tiens jeune homme, réchauffe-toi les pieds.
Enfile ces bas et tu ne perdras pas le nord, c’est promis.
Rentre bien. File, file.” Horace ne savait plus comment
remercier cette bonne dame tombée du ciel avec la pluie.
*
Horace
reconnaissait les premières indications du paysage qu’il avait toujours vu.
Il était si heureux. Les
bas de laine l’avaient promené comme sur un nuage.
Le chemin du retour se passait bien.
Le nord toujours, toujours le nord !
Sur la route, il se chantait cela :
“J’ai
quatre fois fait le tour de moi-même et me voici
À
retenir le nom de ceux que j’aime me suis appris
Et
que les fruits des pas que mes pieds sèment étaient ici
J’ai
retardé comme sur les images, le temps précieux
Mais
le bonheur que l’on cueille au passage a le cœur creux
J’ai
regardé les plus beaux paysages avec tes yeux” [2]
Horace
se trouvait à quelques jours de marche de la maison où il était né, où il
retrouverait ses frères et sœurs un peu grandis et ses parents un peu
vieillis. Sur la route, il avait
rejoint les premiers boisés de sa Forêt de Papier.
Et plus loin, malheur ! Grand
malheur ! Horace était arrivé devant un désastre de la plus haute
cruauté. La Forêt de Papier avait
été complètement rasée. Il ne
restait plus un arbre debout. Il y
avait là, devant ses yeux, des troncs retournés dans la terre.
C’était une image affreuse, une image de guerre, un territoire
lunaire. La vie avait disparu.
Pas d’animaux courant se réfugier dans les bosquets, pas d’oiseaux
sur les branches, pas un craquement, pas un jeu du vent.
Quelle était cette histoire de malheur ?
Horace
avait terminé son voyage sur une note triste.
Il avait pleuré, pleuré. Il
avait atteint sa maison. Ses
parents avaient vu tout de suite comment Horace était scandalisé.
On l’avait accueilli tendrement. Horace
n’avait plus de récit. Son sac
à contes était fermé. Il
l’avait déposé dans un coin et n’y avait plus touché.
Pendant
des jours, Horace avait marché dans les décombres de la Forêt de Papier.
Son père lui avait raconté qu’une troupe d’hommes étaient venus
couper tous les arbres. Dans une
usine éloignée, ces brutes les avaient transportés pour en faire du papier.
Horace vivait une grande tristesse.
Vraiment, il aurait aimé ne jamais voir cela, ne jamais revenir, rester
sur la route où il se sentait bien.
*
L’hiver
venu, Horace avait recommencé à avoir froid aux pieds.
Il avait examiné sa paire de chaussons de laine et avait bien remarqué
quelques trous. Il lui fallait les
rafistoler. Avec du fil et une
aiguille, il s’était bercé près du poêle à bois en raccommodant ses
chaussons. Bizarrement, la main
dans un bas, Horace avait eu l’impression qu’il avait quelque chose à lui
dire, comme s’il avait senti la présence de la vieille dame du trottoir du
pays Pluvieux qui faisait un siècle d’âge.
Dehors, la neige tombait doucement.
Il ne ventait point. C’était
bien le chausson de laine qui voulait lui parler : “Je suis vivant. Ça te fait rire ? Je
suis vraiment vivant ! Dessine-moi
des yeux et tu verras… Il y a
toujours de la vie en toi. Regarde
bien… Je suis vivant !”
*
Horace
avait alors peint des yeux à sa chaussette.
Décidément, il y avait de la vie là-dedans.
Il avait animé son chausson devant ses jeunes frères et sœurs et cela
les avait bien amusés. Horace s’était
mis à confectionner de petits êtres vivants avec tout ce qu’il dénichait et
qui pouvait être recyclé : des lambeaux de toile, de tissu, des bouts de
branche, de la ferraille, des plumes de Monsieur Crête le Coq.
Puis, il avait commencé à raconter des histoires par l’action des
nombreuses marionnettes, sa petite famille.
Dans la grange derrière la maison, il accrochait ses marionnettes aux
poutres de bois. Horace travaillait
là, jusqu’à très tard. Et
lorsqu’il rentrait dormir un peu et que le silence se propageait, avec les
ombres de la nuit, on pouvait voir tout ce bataclan prendre vie.
De
conteur qu’il était, Horace était devenu marionnettiste.
Dans tout le pays, on commençait à jaser de lui.
Durant tout son voyage, Horace n’avait jamais rencontré de
marionnettistes. Maintenant, il se
disait que son voyage autour du monde l’avait conduit à cela.
La vieille dame lui avait offert ce métier. La Forêt de Papier revivait par l’exercice de cet
art. L’idée de repartir
n’avait pas tardé à mûrir dans l’esprit d’Horace.
Il avait préparé son cortège. Il
avait rassemblé son attirail, empaqueté les petits et était parti sur la
route dans une caravane. Il s’en
allait jouer, faire du spectacle. Ce
beau voyageur chantait au volant de sa guimbarde :
“Beau
voyageur, ta parole ravive
Comme
un écho, ta voix des anciens jours
Je
ne veux pas que pour toi se poursuive
Dedans
tes mots, ton voyage au long cours
Tu
me diras des nouvelles du monde
Dans
un sommeil sans rêve et sans chagrin
Tu
me diras si la mer est profonde
Et
si l’amour a croisé tes chemins” [3]
On pouvait rencontrer Horace dans toutes sortes d’événements : des
festivals de musique, des rassemblements de conteurs à longue barbe, sous les
chapiteaux, dans les foires. Il
posait sa grosse malle et faisait danser ses marionnettes.
Il commençait chaque représentation par ce joli texte :
“Chers
amis, nous allons ce soir vous confiez un secret.
Regardez
bien…
Grâce
à la ficelle, nous explorerons des êtres de bois et de mousse.
Les
marionnettes clignent des cils, élancées du ciel.
Et
lancées, elles dansent pour vous,
Elles
claquettent,
Saluent
tout le temps,
À
travers un décor de papier.”
*
Horace
avait fait une grande découverte. Il
avait rencontré les enfants. Les
enfants voyaient, eux aussi, comment les marionnettes étaient réellement
vivantes. Sous des applaudissements
incessants, le rideau tombait. Les
marionnettes à l’affiche avaient salué, se montrant le nez une dernière
fois. Une foule d’enfants
souriants se tenaient là. Ils
voulaient espérer encore un peu, voir encore ce qui pourrait arriver, recevoir
un autographe d’une marionnette. Les
enfants avaient tous l’étoile dans l’œil…