NOUS Jean-François Lisée (il y a urgence en la demeure)

La majorité franco-québécoise est minoritaire. Dans le pays. Sur le continent. Sa survie même, à long terme, reste une question ouverte. Son identité n'a pas la force de la vieille pierre française ou du béton armé américain. Ces derniers vingt ans, on a beaucoup chanté la tolérance, l'interpénétration. On a épaulé, à coup de chartes et de programmes d'accès à l'égalité, la montée des droits des minoritaires. C'est indubitable-
ment ce qu'il fallait faire. Redresser les torts. Faire place aux autres.

Imposer la reconnaissance. Que du bon pain.
 

Mais, dans les neiges du dernier hiver, le Québécois moyen a perdu pied. À force de bouger les frontières de l'identité, d'ouvrir des brèches, on perd ses repères. D'autant que les Franco-Québécois ne sont pas eux-mêmes immobiles dans leur façon d'être, dans leur rapport, par exemple, avec la religion.
 

Mon diagnostic est le suivant. Le Québec a eu pendant deux décennies un flirt prononcé avec le post-modernisme. Mais le cumul des accommodements, d'une inquiétante réforme de l'éducation et plus largement d'une perte de repère provoque un retour aux valeurs sûres, un besoin de certitudes.

À mon avis, au niveau des principes généraux, le Québec devrait bien sûr réaffirmer ceci :
1. Le français est la seule langue officielle du Québec.
2. Son objectif est de faire du français la langue normale et habituelle du travail, de l'enseignement, des communications, du commerce et des affaires.
3. Son objectif est de faire du français la langue commune des Québécois.
4. Le gouvernement devrait ajouter dorénavant à ces objectifs le concept-clé de prédominance du français.
La réalité du français au Québec est et doit demeurer celle d'une langue commune qui occupe la place centrale, mais qui cohabite avec d'autres langues, principalement la langue anglaise.
 

Cela est vrai dans notre économie : l'extraordinaire succès des produits québécois sur le continent anglo-américain
— le Québec y exporte plus de la moitié de tout ce qu'il produit — et, grâce au dynamisme de ses entreprises, son statut d'employeur de dizaines de milliers d'anglophones du Canada anglais et des États-Unis — 320 entreprises québécoises emploient directement plus de 60 000 citoyens états-uniens

— font de l'anglais une composante incontournable de la vie économique du Québec.
Cette tendance va se renforcer, c'est certain. Il serait désormais illusoire de vouloir faire du français

 « la seule langue » utilisée dans chacune des composantes d'une entreprise. Cela n'a d'ailleurs jamais été l'objectif de la loi 10l.

Sur les grands enjeux, ce qui hante les Québécois —et qui percole à travers le débat sur les accommodements
raisonnables — n'est pas la réalité linguistique du Québec d'aujourd'hui, mais la réalité appréhendée du Québec de demain.
Il s'est développé au Québec un sentiment d'insécurité qui angoisse tous les Nous du territoire : les francophones, les anglophones et les allophones.
Insécurité de la majorité francophone, motivée par son statut de groupe minoritaire au Canada et sur le continent, alimentée par la mondialisation d'une part et par la crainte de devenir minoritaire à Montréal, d'autre part, de perdre donc, demain, une partie du terrain difficilement gagné depuis bientôt cinquante ans.
Insécurité de la minorité anglophone, ensuite, qui a vécu un exode significatif de sa population depuis 1960, qui continue de voir partir plusieurs de ses membres, surtout
des jeunes, qui craint donc, à long terme, pour la vitalité de sa communauté et qui présume que ses droits seront restreints par chaque nouvelle initiative linguistique.

Insécurité des communautés autres que francophone et anglophone, finalement, doublement minoritaires, tiraillées entre leurs identités complexes et les attentes des sociétés d'accueil québécoise et canadienne, manoeuvrant dans un contexte politique et linguistique singulier — pour ne pas dire déroutant — et se sentant visées par l'ensemble des débats sur les transferts linguistiques qu'elles font ou ne font pas dans la direction souhaitée par les uns et par les autres. ^

Faire des cégeps le point de passage commun des Québécois de toutes origines.

Les données sont claires: une fois terminée l'école secondaire les allophones du Québec adoptent de façon massive l'enseignement collégial anglophone. Ils ne sont pas les seuls.
On estime qu'environ le quart de tous les étudiants inscrits aux cégeps anglophones du Québec sont des francophones.
La volonté de ces étudiants d'acquérir une véritable connaissance pratique de l'anglais est manifeste et constitue en quelque sorte un reproche visant l'incapacité du régime québécois francophone de dispenser un enseignement adéquat de l'anglais.
Cette volonté est légitime et doit être satisfaite, mais la course à l'enseignement collégial anglophone est fâcheuse à deux titres essentiels. D'abord, les études collégiales se déroulent à un moment où se forment les couples, donc les couples mixtes, important facteur de transfert linguistique.
Ensuite, un allophone terminant ses études dans un cégep anglophone sera plus susceptible d'être embauché dans un milieu de travail anglophone, autre important facteur de transfert linguistique. Il sera également davantage tenté par l'université anglophone.
Plus important encore : le cégep est le lieu de transit de toutes les futures élites techniques et professionnelles du Québec. Est-il souhaitable qu'une portion croissante de ces élites soient formées dans un creuset anglophone?

Est-il souhaitable que nos futures élites soient formées séparément, dans deux réseaux parallèles et différents?
Il faut combiner ces impératifs : la volonté des franco-phones et des allophones de bien maîtriser l'anglais ; la nécessité d'utiliser les années collégiales pour favoriser le transfert linguistique vers le français ; le souhait de faire converger en un point commun toutes les futures élites québécoises.

Je propose de fusionner les réseaux francophone et anglophone des cégeps, pour en arriver graduellement à un seul réseau, dans lequel tous les Québécois, issus de tous les Nous, partageront une expérience commune. Cela n'est pas anodin,car il s'agit de la totalité des techniciens, professionnels et universitaires de demain, donc la strate supérieure de la société québécoise.
 

Le déclin politique à venir du Québec est inscrit dans la démographie: son poids électoral dans la fédération est passé de 33 %, au moment de la création du pays, à moins de 25 % aujourd'hui.
Les efforts du gouvernement Harper pour réduire le poids relatif du Québec au sein de la Chambre des communes répondent à cette implacable logique démographique. Ceux qui constatent avec raison que le Canada agit aujourd'hui comme si le Québec n'existait pas n'ont encore rien vu.
Sonnés par leurs échecs passés, inquiets de leur déclin à venir, déboussolés par un débat sur les accommodements raisonnables qui les met en rogne, les Québécois ont besoin d'une victoire politique collective, d'une offensive réussie, d'une infusion d'identité, d'une audace payante. Entamer le
nouveau siècle avec une citoyenneté à soi pourrait être un bon début.
 

Notre sinueux cheminement identitaire nous conduit à la citoyenneté comme aboutissement logique. De «Canayens » à « Canadiens français », puis à « Québécois », terme d'abord perçu comme ne s'appliquant qu'aux seuls habitants de la ville de Québec, puis, à la fin des années 60, aux indépendantistes, puis aux seuls francophones, puis à l'ensemble des résidants du Québec, toutes origines ethniques et linguistiques confondues. Cette dernière étape est la plus difficile à franchir, et les allophones utilisent aujourd'hui régulièrement le terme «Québécois» pour dire  «francophone de souche». Pour parler, donc, de Nous. Mais Nous, nous voulons que le terme «Québécois» ne s'applique pas qu'à Nous les francophones, mais à Nous tous, citoyens du Québec.

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