Racines

Avec l'élection d'un président noir aux États-Unis, Barack Obama, comment concilier ces siècles d'esclavage incompréhensible?

Paradoxe... retour du balancier... évolution démocratique... que dire de plus convaincant...


En 1976, Alex Haley publie Roots: The Saga of an American Family (le titre est traduit en français par Racines), un roman fondé sur l'histoire de sa propre famille, et qui commence par l'histoire de Kunta Kinte, enlevé en Gambie en 1767 pour être vendu comme esclave en Amérique.
Haley affirme être le descendant à la septième génération de Kunta Kinté, et a travaillé, sur la base de l'histoire familiale transmise de génération en génération, pendant douze ans à son roman entre recherches, voyages et écriture. Il s'est notamment rendu dans le village de Jufureh, en Gambie, village de naissance de Kunta Kinté, où il a rencontré un griot qui lui a raconté l'histoire de l'enlèvement de Kunta. Il a également retracé le parcours du Lord Ligonier, le navire dont il pense qu'il a transporté son ancêtre vers l'Amérique.
Haley raconte que l'un des moments les plus émouvants de sa vie fut sa visite (le 29 septembre 1967) d'Annapolis, dans le Maryland, à l'endroit même où 200 ans plus tôt son ancêtre débarqua.
Racines a été un immense succès et est traduit en 37 langues. Il a remporté le prix Pulitzer, a été adapté en série télévisée (1977), et fut un record d'audience avec 130 millions de téléspectateurs. Il fut également à l'origine d'un regain d'intérêt pour la généalogie aux États-Unis.
"Racines" ou Roots : série télévisée qui a marqué plusieurs générations de téléspectateurs. Produite par David Wolper d’après le livre d’Alex Haley (récompensé par le prix pulitzer), qui retrace la saga d’une famille d’esclaves africains. Acteur star, Levar Burton alias "Kunta Kinté".

Quand la chaîne ABC (American Broadcasting Company) diffusa pour la première fois la série, celle ci pris le monde par surprise et créa une onde de choc à travers la diaspora noire, et à travers tous les Etats-Unis. C’était au cours de la dernière semaine de janvier 1977. La lutte pour les droits civiques en Amérique du Nord, et les mouvements anti-colonialistes africains avait popularisé dans le monde le problème de la condition des noirs. Cependant, le succès de la série pris son créateur Alex Haley et la chaîne ABC par surprise. Celle ci craignant que le sujet abordé ne fasse chuter les audiences et diminuer le nombre de téléspectateurs avait en effet diffusé les huit épisodes de la série en seulement une semaine.
Mais "Racines" dépassa largement les attentes en réunissant un des publics les plus larges jamais rassemblé pour une série dramatique dans l’histoire de la télévision aux Etats-Unis.
 

 

 

La saga commençait avec l’histoire de Kunta Kinté (Levar Burton) un jeune africain capturé par des chasseurs d’esclaves et envoyé par mer en Amérique dans les années 1700. Kunta était traité brutalement par son maître blanc et se rebellait constamment. Plus âgé (interprété par John Amos), il se maria et ses descendants se transmirent son histoire de génération en génération après sa mort. Kizzy (Leslie Uggams), la fille de Kunta Kinté fut violée par son maître et donna naissance à un fils appelé plus tard Chicken George (Ben Vereen). Dans le dernier épisode, l’arrière petit-fils de Kunta Kinté Tom (Georg Stanford Brown) rejoignit l’armée de l’union et gagna son émancipation. Pendant la durée de la saga, les téléspectateurs virent des châtiments corporaux cruels et brutaux (coups de fouets) et beaucoup de moments déchirants (viols, séparation forcée des familles, vente des esclaves aux enchères…). A travers tout cela cependant, "Racines" montraient les personnages d’esclaves en tant que vrais êtres humains et pas simplement comme des victimes ou des symboles de l’oppression.
 


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extraits de Racines,  édition de Lafont Canada ltéé. pages 457-458-459

Malgré mon jeune âge, je sentais que ces vieilles dames grisonnantes
parlaient de temps très reculés. Bien sûr, je ne savais guère faire le partage
entre les divers récits. Que les choses fussent arrivées longtemps aupara-
vant ou du temps de leur jeunesse - « Tiens! J'étais pas plus grande que
c' gamin! » - échappait à ma compréhension, car je ne pouvais imaginer
que ces vieilles personnes ridées aient jamais pu avoir le même âge que
moi. Mais je savais que ce dont elles parlaient était très, très ancien.
Je suivais d'ailleurs avec difficulté leurs récits. Que pouvaient bien
signifier les mots « maître » et « maîtresse »? Et une « plantation »? Je me
représentais quelque chose comme une grande ferme. Mais, à force de les
entendre été après été, j'arrivais à retenir certains noms, à me souvenir de
quelques événements. Il y avait un personnage au-delà duquel elles ne sem-
blaient plus rien savoir. Celui-là, c'était « l'Africain ». Elles racontaient
qu'il avait été amené sur un bateau, et débarqué dans une ville appelée
« Naplis ». Il avait été acheté par un « m'sieu John Waller », qui possédait
une plantation dans un certain « comté de Spotsylvanie, en Virginie ». Cet
Africain avait constamment essayé de se sauver et, à sa quatrième tenta-
tive, il avait eu le malheur d'être capturé par deux chasseurs d'esclaves
professionnels - des Blancs. Sans doute pour faire un exemple, ils lui
avaient fait choisir entre deux choses aussi horribles l'une que l'autre :
le castrer ou lui sectionner le pied et - « Jésus soit loué! ou on s'rait pas
là, nous aut'! » - l'Africain avait choisi la seconde. Je n'arrivais pas à
comprendre pourquoi des Blancs avaient commis une telle vilenie.
Mais, poursuivaient les vieilles dames, un certain docteur William
Waller - le propre frère de m'sieu John - avait sauvé la vie de l'Africain
et l'avait installé dans sa plantation, car il était révolté par cette mutilation.
Désormais estropié, l'Africain ne pouvait travailler aux champs, aussi le
docteur lui avait-il confié le jardin potager. Et cet Africain était resté très
longtemps dans la plantation - alors qu'à cette époque on vendait fréquem-
ment les esclaves, surtout les hommes, plusieurs fois de suite. Pour cette
raison, beaucoup d'enfants d'esclaves n'avaient jamais connu leurs parents.
Grand-mère et les autres racontaient que les maîtres donnaient un
nouveau nom aux esclaves africains fraîchement débarqués des vaisseaux
négriers. L'Africain en question avait été appelé « Toby ». Mais il protestait
véhémentement que son nom était « Kinne-tay ».
« Toby », ou « Kinne-tay », s'était occupé clopin-clopant du jardin
jusqu'au moment où le maître l'avait pris pour conduire son buggy. Et
puis il s'était uni à une esclave, « Bell, la cuisinière de la grande maison ».
Ils avaient eu une petite fille, « Kizzy ». Quand l'enfant avait atteint
quatre ou cinq ans, l'Africain avait commencé à faire des promenades
avec elle en lui disant le nom africain de ce qu'ils voyaient sur leur pas-
sage. Par exemple, lui montrant une guitare, il lui faisait répéter : ko. Ou,
désignant la rivière voisine de la plantation - c'était la Mattaponi - il
disait quelque chose qui ressemblait à « Kamby Bolongo ». Et ainsi ensei-
gnait-il tout un tas de mots à Kizzy. L'Africain avait peu à peu appris
à s'exprimer en anglais, si bien que, quand Kizzy était plus grande, il
avait pu lui raconter ce qui lui était arrivé, lui parler de son peuple, de
son pays - et décrire comment on l'en avait arraché. Il était allé tailler
un tronc dans la forêt, non loin du village, en vue de se confectionner
un tambour, et là quatre hommes l'avaient assailli, battu et enlevé -
pour en faire un esclave.
Lorsque Kizzy avait eu seize ans, poursuivaient grand-mère Palmer
et les autres vieilles dames du clan Murray, elle avait été vendue à un nou-
veau maître dénommé Tom Lea, qui possédait une petite plantation en
Caroline du Nord. Et c'était dans cette plantation qu'elle avait donné le
jour à un fils, baptisé George par Tom Lea, qui en était le père.
Lorsque George avait eu quatre ou cinq ans, sa mère avait commencé
à lui répéter les histoires de son grand-père l'Africain, à lui apprendre les
mots qu'elle avait retenus, et peu à peu l'enfant les avait sus aussi bien
qu'elle. A douze ans, racontait grand-mère, le maître l'avait confié à
« Oncle Mingo », le vieil esclave qui élevait et dressait ses coqs de combat.
La réputation qu'il s'était acquise, très jeune, dans ce domaine, lui avait
valu d'être appelé, sa vie durant, « Chicken George ».
A vingt et un ans, Chicken George s'était uni à une esclave nommée
Matilda, qui devait lui donner huit enfants. A chaque naissance, disaient
grand-mère et les autres, Chicken George réunissait autour de lui le cercle
sans cesse élargi de ses enfants pour raconter une fois de plus l'histoire
de leur arrière-grand-père, cet Africain qui disait s'appeler « Kinne-tay »
et désignait une guitare sous le nom de ko, une rivière de Virginie sous
celui de « Kamby Bolongo », et beaucoup d'autres choses encore. Avant
cela, il avait été enlevé et emmené en esclavage alors qu'il taillait un tronc
dans la forêt pour s'en faire un tambour.
Devenus adultes, les huit enfants de Chicken George et de Matilda
s'étaient à leur tour mariés, avaient eu des enfants. Leur quatrième fils,
Tom, était forgeron. Il avait été vendu, avec toute la famille, à un m'sieu
Murray qui possédait une plantation de tabac dans le comté d'Alamance,
en Caroline du Nord. C'était là qu'il s'était uni à une jeune esclave nom-
mée Irène, qui était fille d'une Noire et d'un Indien. Irène venait de la plan-
tation de « m'sieu Holt », propriétaire d'une grande filature. Ils avaient eu,
à leur tour, une nombreuse famille, et à chaque naissance Tom avait perpé-
tué la tradition inaugurée par Chicken George, en réunissant autour de lui
ses enfants pour leur raconter l'histoire de leur arrière-arrière-grand-pére
et de sa descendance.
Après l'émancipation des esclaves, Tom et Chicken George avaient
conduit un convoi de chariots bâchés jusqu'à Henning, au Tennessee, où
toute la famille s'était installée. Et c'est à Henning que la benjamine des
filles de Tom, Cynthia, s'était unie à Will Palmer,
J'étais si captivé par ces récits de temps lointains, de personnages in-
connus, que j'avais chaque fois peine, lorsque l'on arrivait vers la fin, à
identifier cette Cynthia de deux ans sautant de joie dans le chariot qui
l'emmenait au Tennessee avec la Cynthia qui était devant moi..., ma grand-
mère! Et tante Viney, tante Matilda, tante Liz - les aînées de grand-mère
- elles aussi avaient connu le convoi de chariots, avaient fait le long
voyage!
Nous nous trouvions toujours à Henning lorsque naquirent mes frè-
res : George, en 1925, et Julius, en 1929. Après cela, papa vendit le
commerce de bois pour le compte de grand-mère et retourna à sa vocation
pédagogique. Maman et nous trois le suivions au hasard de ses postes.
Nous étions restés plus longtemps qu'ailleurs à Normal, Alabama, où papa
enseignait l'agriculture à l'Agricultural and Mechanical Collège, lorsque,
en 1931, on vint un matin me chercher dans ma classe. Je courus jusque
chez nous, poussai la porte comme un fou : les sanglots déchirants de papa
emplissaient la maison. Maman était mourante. Depuis notre départ de
Henning, elle avait été souvent malade. Maintenant, c'était la fin - elle
avait trente-six ans.