extraits de Racines, édition de
Lafont Canada ltéé. pages 457-458-459
Malgré mon jeune âge, je sentais que ces
vieilles dames grisonnantes
parlaient de temps très reculés. Bien sûr, je ne savais
guère faire le partage
entre les divers récits. Que les choses fussent arrivées
longtemps aupara-
vant ou du temps de leur jeunesse - « Tiens! J'étais pas
plus grande que
c' gamin! » - échappait à ma compréhension, car je ne
pouvais imaginer
que ces vieilles personnes ridées aient jamais pu avoir le
même âge que
moi. Mais je savais que ce dont elles parlaient était très,
très ancien.
Je suivais d'ailleurs avec difficulté leurs récits. Que
pouvaient bien
signifier les mots « maître » et « maîtresse »? Et une «
plantation »? Je me
représentais quelque chose comme une grande ferme. Mais, à
force de les
entendre été après été, j'arrivais à retenir certains noms,
à me souvenir de
quelques événements. Il y avait un personnage au-delà duquel
elles ne sem-
blaient plus rien savoir. Celui-là, c'était « l'Africain ».
Elles racontaient
qu'il avait été amené sur un bateau, et débarqué dans une
ville appelée
« Naplis ». Il avait été acheté par un « m'sieu John Waller
», qui possédait
une plantation dans un certain « comté de Spotsylvanie, en
Virginie ». Cet
Africain avait constamment essayé de se sauver et, à sa
quatrième tenta-
tive, il avait eu le malheur d'être capturé par deux
chasseurs d'esclaves
professionnels - des Blancs. Sans doute pour faire un
exemple, ils lui
avaient fait choisir entre deux choses aussi horribles l'une
que l'autre :
le castrer ou lui sectionner le pied et - « Jésus soit loué!
ou on s'rait pas
là, nous aut'! » - l'Africain avait choisi la seconde. Je
n'arrivais pas à
comprendre pourquoi des Blancs avaient commis une telle
vilenie.
Mais, poursuivaient les vieilles dames, un certain docteur
William
Waller - le propre frère de m'sieu John - avait sauvé la vie
de l'Africain
et l'avait installé dans sa plantation, car il était révolté
par cette mutilation.
Désormais estropié, l'Africain ne pouvait travailler aux
champs, aussi le
docteur lui avait-il confié le jardin potager. Et cet
Africain était resté très
longtemps dans la plantation - alors qu'à cette époque on
vendait fréquem-
ment les esclaves, surtout les hommes, plusieurs fois de
suite. Pour cette
raison, beaucoup d'enfants d'esclaves n'avaient jamais connu
leurs parents.
Grand-mère et les autres racontaient que les maîtres
donnaient un
nouveau nom aux esclaves africains fraîchement débarqués des
vaisseaux
négriers. L'Africain en question avait été appelé « Toby ».
Mais il protestait
véhémentement que son nom était « Kinne-tay ».
« Toby », ou « Kinne-tay », s'était occupé clopin-clopant du
jardin
jusqu'au moment où le maître l'avait pris pour conduire son
buggy. Et
puis il s'était uni à une esclave, « Bell, la cuisinière de
la grande maison ».
Ils avaient eu une petite fille, « Kizzy ». Quand l'enfant
avait atteint
quatre ou cinq ans, l'Africain avait commencé à faire des
promenades
avec elle en lui disant le nom africain de ce qu'ils
voyaient sur leur pas-
sage. Par exemple, lui montrant une guitare, il lui faisait
répéter : ko. Ou,
désignant la rivière voisine de la plantation - c'était la
Mattaponi - il
disait quelque chose qui ressemblait à « Kamby Bolongo ». Et
ainsi ensei-
gnait-il tout un tas de mots à Kizzy. L'Africain avait peu à
peu appris
à s'exprimer en anglais, si bien que, quand Kizzy était plus
grande, il
avait pu lui raconter ce qui lui était arrivé, lui parler de
son peuple, de
son pays - et décrire comment on l'en avait arraché. Il
était allé tailler
un tronc dans la forêt, non loin du village, en vue de se
confectionner
un tambour, et là quatre hommes l'avaient assailli, battu et
enlevé -
pour en faire un esclave.
Lorsque Kizzy avait eu seize ans, poursuivaient grand-mère
Palmer
et les autres vieilles dames du clan Murray, elle avait été
vendue à un nou-
veau maître dénommé Tom Lea, qui possédait une petite
plantation en
Caroline du Nord. Et c'était dans cette plantation qu'elle
avait donné le
jour à un fils, baptisé George par Tom Lea, qui en était le
père.
Lorsque George avait eu quatre ou cinq ans, sa mère avait
commencé
à lui répéter les histoires de son grand-père l'Africain, à
lui apprendre les
mots qu'elle avait retenus, et peu à peu l'enfant les avait
sus aussi bien
qu'elle. A douze ans, racontait grand-mère, le maître
l'avait confié à
« Oncle Mingo », le vieil esclave qui élevait et dressait
ses coqs de combat.
La réputation qu'il s'était acquise, très jeune, dans ce
domaine, lui avait
valu d'être appelé, sa vie durant, « Chicken George ».
A vingt et un ans, Chicken George s'était uni à une esclave
nommée
Matilda, qui devait lui donner huit enfants. A chaque
naissance, disaient
grand-mère et les autres, Chicken George réunissait autour
de lui le cercle
sans cesse élargi de ses enfants pour raconter une fois de
plus l'histoire
de leur arrière-grand-père, cet Africain qui disait
s'appeler « Kinne-tay »
et désignait une guitare sous le nom de ko, une rivière de
Virginie sous
celui de « Kamby Bolongo », et beaucoup d'autres choses
encore. Avant
cela, il avait été enlevé et emmené en esclavage alors qu'il
taillait un tronc
dans la forêt pour s'en faire un tambour.
Devenus adultes, les huit enfants de Chicken George et de
Matilda
s'étaient à leur tour mariés, avaient eu des enfants. Leur
quatrième fils,
Tom, était forgeron. Il avait été vendu, avec toute la
famille, à un m'sieu
Murray qui possédait une plantation de tabac dans le comté
d'Alamance,
en Caroline du Nord. C'était là qu'il s'était uni à une
jeune esclave nom-
mée Irène, qui était fille d'une Noire et d'un Indien. Irène
venait de la plan-
tation de « m'sieu Holt », propriétaire d'une grande
filature. Ils avaient eu,
à leur tour, une nombreuse famille, et à chaque naissance
Tom avait perpé-
tué la tradition inaugurée par Chicken George, en réunissant
autour de lui
ses enfants pour leur raconter l'histoire de leur
arrière-arrière-grand-pére
et de sa descendance.
Après l'émancipation des esclaves, Tom et Chicken George
avaient
conduit un convoi de chariots bâchés jusqu'à Henning, au
Tennessee, où
toute la famille s'était installée. Et c'est à Henning que
la benjamine des
filles de Tom, Cynthia, s'était unie à Will Palmer,
J'étais si captivé par ces récits de temps lointains, de
personnages in-
connus, que j'avais chaque fois peine, lorsque l'on arrivait
vers la fin, à
identifier cette Cynthia de deux ans sautant de joie dans le
chariot qui
l'emmenait au Tennessee avec la Cynthia qui était devant
moi..., ma grand-
mère! Et tante Viney, tante Matilda, tante Liz - les aînées
de grand-mère
- elles aussi avaient connu le convoi de chariots, avaient
fait le long
voyage!
Nous nous trouvions toujours à Henning lorsque naquirent mes
frè-
res : George, en 1925, et Julius, en 1929. Après cela, papa
vendit le
commerce de bois pour le compte de grand-mère et retourna à
sa vocation
pédagogique. Maman et nous trois le suivions au hasard de
ses postes.
Nous étions restés plus longtemps qu'ailleurs à Normal,
Alabama, où papa
enseignait l'agriculture à l'Agricultural and Mechanical
Collège, lorsque,
en 1931, on vint un matin me chercher dans ma classe. Je
courus jusque
chez nous, poussai la porte comme un fou : les sanglots
déchirants de papa
emplissaient la maison. Maman était mourante. Depuis notre
départ de
Henning, elle avait été souvent malade. Maintenant, c'était
la fin - elle
avait trente-six ans.