extraits de Racines,  édition de Lafont Canada ltéé. pages 468-469

Le vieillard s'assit alors en face de moi et tout le village s'installa der-
rière lui. Et il se mit à réciter l'histoire ancestrale du clan Kinté, transmise
oralement de temps immémorial. On aurait pu croire qu'il lisait un parche-
min. C'était là, manifestement, un moment faste pour Djouffouré. Le griot
disait quelques phrases, penchant en avant son buste raidi, comme si ce
qu'il proférait pouvait être appréhendé matériellement. Puis il se rejetait
en arrière, pour laisser à un interprète le temps de traduire. Il déversait
tout le lignage du clan Kinté, remontant à maintes générations : qui avait
épousé qui; quels enfants leur étaient nés; qui ces enfants avaient à leur
tour engendré. Toute la scène était proprement incroyable. D'abord,
j'étais ahuri par la profusion des détails, mais surtout par leur tournure
biblique :... et il prit telle femme et il engendra... qui engendra... qui engen-
dra... Et il citait à chaque fois les époux, ou les épouses de cette descen-
dance, et leur propre descendance, généralement nombreuse. Pour dater
cette geste familiale, le griot se référait à des événements marquants.
L'année de la « grande eau » - c'est-à-dire de « l'inondation » - « il a tué
un buffle ».

Pour ne citer que les grands traits de la fresque fourmillante qu'il des-
sina, le clan Kinté avait pris naissance dans une région appelée « l'empire
du Mali ». Les Kinté étaient traditionnellement forgerons - « ils avaient
domestiqué le feu » - et leurs femmes potières ou tisserandes. Et puis un
rameau du clan était allé s'installer dans un pays appelé Mauritanie. Et
c'est de là qu'un fils de ce clan, nommé Kaïraba Kounta Kinté - un mara-
bout,
c'est-à-dire un saint homme de l'Islam - était descendu jusqu'au pays
appelé Gambie. Il était demeuré un moment au village de Pakali N'Ding,
puis dans celui de Djiffarong, et s'était fixé à Djouffouré.

A Djouffouré, Kaïraba Kounta Kinté avait pris pour épouse une jeune
Mandingue nommée Sireng. Et il avait engendré deux fils nommés Djanneh
et Saloum. Puis il avait pris une deuxième épouse, qui s'appelait Yai'ssa.
Et il avait engendré un fils nommé Omoro.
Une fois devenus des hommes, les deux aînés, Djanneh et Saloum,
avaient quitté Djouffouré et avaient fondé un nouveau village appelé Kin-
té-Koundah Djanneh-Ya. Le plus jeune fils, Omoro, était toujours demeuré
à Djouffouré et, arrivé à l'âge de trente pluies, il avait pris pour épouse
une jeune Mandingue nommée Binta Kebba. Et, approximativement entre
1750 et 1760, Omoro avait engendré quatre fils nommés Kounta, Lamine,
Souwadou et Madi.
Le vieux griot parlait déjà depuis près de deux heures, et il avait bien
dû interrompre son récit une cinquantaine de fois pour ajouter un détail
à propos d'une personne dont il citait le nom. Comme il venait juste d'énu-
mérer les quatre fils d'Omoro, il s'interrompit de nouveau pour fournir
encore une précision, et l'interprète traduisit :
- Vers les temps où arrivèrent les soldats du roi - un des repères
chronologiques du griot - l'aîné de ces quatre fils, Kounta, sortit du village
pour aller tailler du bois... et on ne le revit jamais...

Et le griot reprit sa narration.
Je restai pétrifié. Il me semblait que le sang s'était figé dans mes vei-
nes. Cet homme, dont toute la vie s'était écoulée dans un village africain,
ne pouvait savoir qu'il venait de faire écho à ce que j'avais entendu au
long de mon enfance, sous la véranda de la maison de grand-mère à Hen-
ning, au Tennessee..., sur cet Africain qui n'avait cessé de protester que
son nom était « Kinne-tay »; qui disait ko en désignant une guitare, et
« Kamby Bolongo » devant une rivière de Virginie; qui avait été enlevé non
loin de son village, alors qu'il était allé tailler un tronc pour se faire un
tambour, et emmené en esclavage.
Fouillant fébrilement dans mon sac de toile, j'en sortis mon carnet
et montrai à l'interprète les premières pages, sur lesquelles j'avais consigné
le récit de grand-mère. Il les parcourut rapidement, visiblement stupéfait,
et les mit alors sous les yeux du vieux griot à qui il sembla en résumer
rapidement le contenu. Aussitôt, l'émoi s'empara du vieillard; il se dressa
et interpella l'assistance en désignant le carnet que tenait l'interprète; et,
cette fois, tous furent en émoi.
Spontanément, les soixante-dix villageois se rangèrent en cercle
autour de moi et ce large anneau humain commença à tourner de droite
à gauche, en modulant un chant tantôt très doux, tantôt très sonore; ils
piétinaient au coude à coude, levaient les genoux, frappaient du pied la
poussière rouge...
Une femme se détacha des autres et vint vers moi d'un air tendu. Sai-
sissant le bébé qu'elle portait sur son dos, arrimé par une écharpe, elle me
le tendit d'un geste brusque signifiant à l'évidence : « Prends-le! »... et
je serrai l'enfant dans mes bras...