René Lévesque - Homme de la parole et de l'écrit
Éric Bédard - Historien et professeur à la TELUQ, porte-parole du
comité scientifique du prochain colloque de la Fondation
René-Lévesque 1 novembre 2011 Québec
Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir
René Lévesque
L'historien lit des écrits oubliés, perdus dans la mémoire du temps.
Il lui arrive de passer des semaines entières à compulser des textes
sans grand intérêt, mais néanmoins utiles pour la compréhension
générale du contexte. Et puis viennent ces formidables trouvailles
où se cristallise, en quelques lignes, toute une époque. Ce vif
plaisir de la découverte, je l'ai ressenti récemment en découvrant
un texte totalement oublié de René Lévesque.
Alors qu'il s'apprête à passer le nouvel an avec ses proches, René
Lévesque cherche une façon originale de présenter les années 1960 au
lectorat du Clairon de Saint-Hyacinthe, le journal de son ami Yves
Michaud, pour lequel il écrit depuis quelques mois. Comme tout le
monde y va de ses analyses assommantes, le chef du Parti québécois,
inspiré par un recueil de Ronsard qui traîne sur son bureau, choisit
la forme poétique. Le résultat ne manque pas de panache:
On a tué au Vietnam au Biafra
On a tué au Sinaï, en Algérie
Che Guevara est mort en Bolivie
Mais Papa Doc en Haïti est toujours là
Tant d'espoirs si tôt passés de vie à trépas
Kennedys de Dallas et de Californie
Tant de fleurs au panier adieu Jackie
Onassis sur son yacht Trudeau à Ottawa
Le riche s'enrichit les gros font de la graisse
Au lieu de liberté des colonels en Grèce
Et contre l'inflation on chôme à MontréalCadillacs à
crédit et vieux pauvres qui brûlent
Innombrables enfants qu'une faim ridicule
Fait mourir dans un monde où le blé se vend mal...
Bientôt la mini-jupe a suivi la pilule
On n'a plus eu du tout les femmes qu'on avait
Fini le temps des bébés qu'on faisait
Pour remplir les berceaux et souvent les cellules
Barbus aux cheveux longs cibles de belles bulles
D'excommunication des imberbes inquiets
Êtes-vous beaux ainsi ou bien si laids?
Qu'importe si par vous de vieux tabous reculent
On est moins hypocrite et on est plus instruit
Deux grands pas même si c'est loin du paradis
Que Réal seul s'obstine à promettre sur terre
Si la bombe fait peu la fusée n'a porté
Qu'un homme dans la Lune et c'est de ce côté
Qu'un jour la paix viendra dans l'interplanétaire...
Un jour enfin l'école vint
Partout la secondaire
Pour tous l'espoir de faire
Finir par finir le «p'tit pain»
Révolution sans grands machins
Qui change tout sans rien défaire
Et demain ses contestataires
Seront ses meilleurs citoyens
Un peuple entier vient de renaître
Dont le passé n'est plus seul maître
Qui va oser vivre au présent...
Mon vieux Québec, tout jeune adulte
Ton renouveau te catapulte
Vers la liberté simplement...
(Le Clairon de Saint-Hyacinthe, 31 décembre 1969) |
Il y aurait beaucoup à dire de ce poème, la vision du monde qui
transpire, les espoirs qui percent, sa perception de la Révolution
tranquille.
S'il est une chose que rappelle ce texte étonnant, c'est bien la
place que les mots ont occupée dans la vie de René Lévesque. Avant
d'être ministre et premier ministre, René Lévesque a été
journaliste.
D'une carrière à l'autre, il est resté un communicateur de grand
talent qui eut recours à la parole et à l'écriture pour expliquer le
monde ou convaincre ses concitoyens du bien-fondé de ses idées.
C'est ce René Lévesque, «homme de la parole et de l'écrit», qui sera
l'objet du prochain colloque scientifique de la Fondation qui porte
son nom et dont la mission est de faire découvrir non seulement son
oeuvre et sa pensée, mais aussi tout un pan de notre histoire
politique et nationale.
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