LES NOUVEAUX VISAGES DU TERRORISME
Le «profilage racial» est vain quand le prochain s'appelle Fritz... (La Tribune- Sherbrooke mardi 11 septembre 2007)
À première vue, Fritz Gelowicz avait tout pour
mener une vie insouciante et vouée au succès. Né dans une famille
allemande aisée - sa mère est médecin, son père dirige une
entreprise d'énergie solaire - il a été élevé à Ulm, ville paisible
dont les toits d'ardoise cascadent jusqu'aux rives du Danube.
Adolescent, Fritz Gelowicz a fréquenté les meilleures écoles et joué
avec passion au football, sport où il excellait au point d'être
recruté par l'équipe de Bavière.
Les convertis
Des reportages publiés dans la presse allemande permettent de
reconstituer une partie du casse-tête. À l'adolescence, Fritz s'est
lié d'amitié avec un garçon d'origine turque. C'est cet ami qui
l'aurait conduit au Multikulturhaus - en fait, une mosquée radicale
qui a planté ses racines à Ulm.
Lorsque Fritz s'est fait circoncire, à l'âge de 15 ans, son père a
cru qu'il s'agissait d'une passade. En réalité, il était en voie de
conversion. Bientôt, il s'appellerait Abdullah...
La conversion de Fritz est plus qu'une histoire individuelle -
ailleurs en Europe, des jeunes issus de familles chrétiennes se
tournent du jour au lendemain vers la mosquée. Et deviennent du coup
une proie de choix pour les imams les plus radicaux.
«Les convertis ont tendance à surcompenser leurs origines. Et comme
ils ne connaissent aucune autre lecture de l'islam, ils ne peuvent
pas opposer une lecture critique à ce qu'on leur enseigne», explique
Edwin Bakker, directeur d'un groupe de recherche sur la sécurité à
l'Institut néerlandais des relations internationales, à La Haye. Ils
deviennent, en quelque sorte, plus musulmans que l'imam.
M. Bakker a passé au peigne fin 28 cellules terroristes démantelées
en Europe entre septembre 2001 et août 2006. Il en a tiré un
portrait-robot du terrorisme made in Europe - portrait qu'il a
raffiné avec les plus récentes vagues d'arrestations.
Il en ressort que les cellules européennes comptent de plus en plus
de convertis, que leurs membres sont de plus en plus jeunes, que les
femmes semblent y tenir un rôle plus actif et que de plus en plus
leur parcours obligé passe par le Pakistan.
En août 2006, la police britannique a coffré plus d'une vingtaine de
présumés djihadistes - dont trois convertis. L'un d'eux, Don
Stewart-White, avait été élevé dans une famille appartenant à la
high class britannique...
Selon une estimation non confirmée, la Grande-Bretagne compte 14 000
conversions à l'islam par an. En Allemagne, l'Institut des archives
de l'islam recense un millier de conversions annuelles et ce
phénomène s'accélère.
Les néo-musulmans ne sont pas tous des adeptes du djihad, loin de
là. Mais les islamistes radicaux les ciblent car ils sont plus
perméables aux idées extrêmes.
Les jeunes
Ces dernières années, l'âge des recrues du djihad a baissé : la
plupart sont dans la jeune vingtaine, et on a même vu des ados de 17
ans aller s'entraîner au Pakistan. Il y a six ans, les militants
islamistes avaient plutôt 30 ans et des poussières. Selon Edwin
Bakker, il s'agit d'une tendance lourde, résultat d'une
radicalisation inquiétante des jeunes musulmans européens.
Les femmes
Il y a deux ans, la police néerlandaise à démantelé ce que l'on a
appelé la cellule de Hofstadt. Plusieurs des femmes qui avaient
alors été interpellées ont été relâchées, mais l'une d'entre elles a
reçu une peine de huit ans. L'échantillon est trop petit pour sauter
aux conclusions, mais Magnus Ranstorp, du Collège suédois de la
Défense, estime que les femmes, autrefois présentes en arrière-plan,
jouent un rôle de plus en plus actif dans les réseaux islamistes.
Mosaïque ethnique
Plusieurs des cellules étudiées par Edwin Bakker comptaient des
membres originaires d'Afrique du Nord - surtout du Maroc et de
l'Algérie. Reste que la toile ethnique des cellules islamistes est
plus variée aujourd'hui qu'il y a six ans, disent les experts.
Souvent, elles regroupent des jeunes d'origines diverses mais
habitant un même pays, et attachés par des liens d'amitié.
Conséquence : il devient de plus en plus illusoire de stopper le
terrorisme en ciblant certains groupes ethniques - le «profilage
racial»est vain quand le prochain kamikaze s'appelle Fritz ou Don...
La filière pakistanaise
Autrefois, les apprentis djihadistes allaient s'entraîner en
Afghanistan. Aujourd'hui, on les retrouve au Pakistan. Le groupe
néerlandais de Hofstadt avait des liens avec le Pakistan. Les
kamikazes de Londres aussi. Selon Edwin Bakker, c'est une tendance
inquiétante, particulièrement dans le climat volatil qui règne
actuellement au Pakistan.
Pourquoi les recruteurs de ces camps trouvent-ils tant d'oreilles
complaisantes en Europe? La radicalisation des jeunes musulmans
européens est le résultat d'une sorte d'effet boomerang, constate
Edwin Bakker. Plus on les ostracise, plus on débat des problèmes
d'intégration, et plus ils sont sensibles aux prêches des
extrémistes.
«Il y a aujourd'hui aux Pays-Bas des musulmanes qui arborent le
voile islamique par défi, un peu comme si elles disaient «Fuck you,
I'm a muslim»«, note M. Bakker.
Elles ne sont pas des terroristes pour autant, bien sûr. Mais six
ans après les attentats du 11 septembre 2001, la matière première
avec laquelle on fabrique le djihad est plus abondante que jamais...
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