LES NOUVEAUX VISAGES DU TERRORISME

Le «profilage racial» est vain quand le prochain s'appelle Fritz... (La Tribune- Sherbrooke mardi 11 septembre 2007)

À première vue, Fritz Gelowicz avait tout pour mener une vie insouciante et vouée au succès. Né dans une famille allemande aisée - sa mère est médecin, son père dirige une entreprise d'énergie solaire - il a été élevé à Ulm, ville paisible dont les toits d'ardoise cascadent jusqu'aux rives du Danube.

Adolescent, Fritz Gelowicz a fréquenté les meilleures écoles et joué avec passion au football, sport où il excellait au point d'être recruté par l'équipe de Bavière.

Puis il a entrepris des études en génie - mais il ne les a jamais terminées. Car entre-temps, il s'est mis à voyager. En Ouzbékistan. Au Pakistan.

La semaine dernière, Fritz a été arrêté avec deux complices lors d'une opération antiterroriste au cours de laquelle la police allemande soutient avoir prévenu ce qui aurait pu devenir l'un des pires attentats jamais commis en Europe.

À 28 ans, Fritz Gelowicz est considéré comme le leader du groupe. «Il est doué d'une énorme énergie criminelle», selon un enquêteur. Un de ses deux complices, Daniel Schneider, 22 ans, est un compatriote allemand «pure laine», également converti à l'islam.

Le lendemain des arrestations, l'Allemagne s'est réveillée avec une gueule de bois. Partout, la même question: comment un fils de bonne famille allemande qui, exception faite du divorce de ses parents, avait vécu une jeunesse sans ombre, a-t-il pu se transformer en un djihadiste de choc? Pourquoi ce garçon qui avait tout pour réussir a-t-il mis son énergie à stocker des quantités d'explosifs susceptibles de tuer plus de gens que les attentats de Londres et de Madrid réunis? 

Les convertis

Des reportages publiés dans la presse allemande permettent de reconstituer une partie du casse-tête. À l'adolescence, Fritz s'est lié d'amitié avec un garçon d'origine turque. C'est cet ami qui l'aurait conduit au Multikulturhaus - en fait, une mosquée radicale qui a planté ses racines à Ulm.

Lorsque Fritz s'est fait circoncire, à l'âge de 15 ans, son père a cru qu'il s'agissait d'une passade. En réalité, il était en voie de conversion. Bientôt, il s'appellerait Abdullah...

La conversion de Fritz est plus qu'une histoire individuelle - ailleurs en Europe, des jeunes issus de familles chrétiennes se tournent du jour au lendemain vers la mosquée. Et deviennent du coup une proie de choix pour les imams les plus radicaux.

«Les convertis ont tendance à surcompenser leurs origines. Et comme ils ne connaissent aucune autre lecture de l'islam, ils ne peuvent pas opposer une lecture critique à ce qu'on leur enseigne», explique Edwin Bakker, directeur d'un groupe de recherche sur la sécurité à l'Institut néerlandais des relations internationales, à La Haye. Ils deviennent, en quelque sorte, plus musulmans que l'imam.

M. Bakker a passé au peigne fin 28 cellules terroristes démantelées en Europe entre septembre 2001 et août 2006. Il en a tiré un portrait-robot du terrorisme made in Europe - portrait qu'il a raffiné avec les plus récentes vagues d'arrestations.

Il en ressort que les cellules européennes comptent de plus en plus de convertis, que leurs membres sont de plus en plus jeunes, que les femmes semblent y tenir un rôle plus actif et que de plus en plus leur parcours obligé passe par le Pakistan.

En août 2006, la police britannique a coffré plus d'une vingtaine de présumés djihadistes - dont trois convertis. L'un d'eux, Don Stewart-White, avait été élevé dans une famille appartenant à la high class britannique...

Selon une estimation non confirmée, la Grande-Bretagne compte 14 000 conversions à l'islam par an. En Allemagne, l'Institut des archives de l'islam recense un millier de conversions annuelles et ce phénomène s'accélère.

Les néo-musulmans ne sont pas tous des adeptes du djihad, loin de là. Mais les islamistes radicaux les ciblent car ils sont plus perméables aux idées extrêmes.

Les jeunes

Ces dernières années, l'âge des recrues du djihad a baissé : la plupart sont dans la jeune vingtaine, et on a même vu des ados de 17 ans aller s'entraîner au Pakistan. Il y a six ans, les militants islamistes avaient plutôt 30 ans et des poussières. Selon Edwin Bakker, il s'agit d'une tendance lourde, résultat d'une radicalisation inquiétante des jeunes musulmans européens.

Les femmes

Il y a deux ans, la police néerlandaise à démantelé ce que l'on a appelé la cellule de Hofstadt. Plusieurs des femmes qui avaient alors été interpellées ont été relâchées, mais l'une d'entre elles a reçu une peine de huit ans. L'échantillon est trop petit pour sauter aux conclusions, mais Magnus Ranstorp, du Collège suédois de la Défense, estime que les femmes, autrefois présentes en arrière-plan, jouent un rôle de plus en plus actif dans les réseaux islamistes.
 

Mosaïque ethnique

Plusieurs des cellules étudiées par Edwin Bakker comptaient des membres originaires d'Afrique du Nord - surtout du Maroc et de l'Algérie. Reste que la toile ethnique des cellules islamistes est plus variée aujourd'hui qu'il y a six ans, disent les experts. Souvent, elles regroupent des jeunes d'origines diverses mais habitant un même pays, et attachés par des liens d'amitié.

Conséquence : il devient de plus en plus illusoire de stopper le terrorisme en ciblant certains groupes ethniques - le «profilage racial»est vain quand le prochain kamikaze s'appelle Fritz ou Don...

La filière pakistanaise

Autrefois, les apprentis djihadistes allaient s'entraîner en Afghanistan. Aujourd'hui, on les retrouve au Pakistan. Le groupe néerlandais de Hofstadt avait des liens avec le Pakistan. Les kamikazes de Londres aussi. Selon Edwin Bakker, c'est une tendance inquiétante, particulièrement dans le climat volatil qui règne actuellement au Pakistan.

Pourquoi les recruteurs de ces camps trouvent-ils tant d'oreilles complaisantes en Europe? La radicalisation des jeunes musulmans européens est le résultat d'une sorte d'effet boomerang, constate Edwin Bakker. Plus on les ostracise, plus on débat des problèmes d'intégration, et plus ils sont sensibles aux prêches des extrémistes.

«Il y a aujourd'hui aux Pays-Bas des musulmanes qui arborent le voile islamique par défi, un peu comme si elles disaient «Fuck you, I'm a muslim»«, note M. Bakker.

Elles ne sont pas des terroristes pour autant, bien sûr. Mais six ans après les attentats du 11 septembre 2001, la matière première avec laquelle on fabrique le djihad est plus abondante que jamais...

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