J’ai quinze ans. Je regarde, sans bouger, les personnes assises sur la terrasse. Je m’approche d’une table, tout en restant sur le trottoir, où les clients s’apprêtent à partir. Ils s’approchent de la caisse. Pendant ce temps, je m’empare du reste de frites et de la moitié de sandwich qui reste dans l’assiette.



J’ai trente-trois ans. Je regarde les sacs, emplis de nourriture, que l’on vient de me donner. Je suis à la banque alimentaire. En sortant, une pensée me frappe : je me nourris encore de reste que les personnes normales ne veulent pas. Je chasse cette idée parce que je n’ai pas le droit de penser ainsi. Au moins, eux m’ont aidé volontairement !



J’observe les gens qui circulent dans les magasins des Galeries. Je les regarde examiner, comparer et acheter ce qu’ils veulent bien. Moi, j’attends … J’attends que les groupes d’achats m’amène ma commande. Je suis pauvre et il ne peut en être autrement. J’examine le sourire heureux de l’homme, qui montre fièrement sa nouvelle paire de « jeans », sur l’annonce en face de moi. En regardant le prix annoncé, je calcule : cinq pains de plus par mois, durant quatre mois … Ou cette autre annonce avec cette joyeuse famille dans sa nouvelle automobile, au bas prix incroyable de 24 599 $. Je regarde ce chiffre … trois fois ce que je reçois dans une année en étant sur l’aide sociale … Ou encore, près d’une fois et demie le salaire annuel si je travaillais au salaire minimum … Je comprends maintenant pourquoi mes enfants ne sourient pas aussi souvent … Mes enfants … Mes enfants vont bénéficier des Déjeûners à l’école … C’est parfait … et c’est normal … Je suis pauvre … Il faut que je l’accepte, de toute façon, ai-je vraiment le choix ? … Inutile de chiâler que, si j’avais l’argent, ils n’auraient pas besoin de déjeûner à l’école … On m’aide … Rien d’autre n’est important … Et je dois penser à tous ces parents incapables de prendre soin de leurs enfants à cause de problèmes de santé mentale ou de toxicomanie.



Après tout, tout est de ma faute … Je n’ai qu’à travailler… Le fait que le travail que je fais et que j’aime, ne soit pas reconnu officiellement, a tout à voir avec ma pauvreté. Je n’ai qu’à aller dans l’industrie, on demande plein de journalier. Je suis pauvre, je n’ai pas droit au choix du métier … Je dois me plier aux règles du marché … Ou accepter de subir les conséquences de mon choix …
Et le fait que les salaires ne soient pas suffisants n’a rien à voir avec la situation de pauvreté … Je n’ai qu’à prendre deux emplois !



Je suis dans un autobus, en direction de Québec. Je suis entouré de personnes qui s’en vont manifester au Sommet des Amériques. À ma gauche, derrière et devant moi, des représentants du monde syndical. Je les écoute parler. J’en entends deux qui parlent de la qualité des vins et des fromages. Je regarde à côté de moi, les deux sacs bruns qui contiennent des lunchs et qui m’ont été donné par ces mêmes hommes. Cela ne pouvait mieux tomber car je n’avais rien à manger, pas même chez moi. Ces lunchs vont me permettre de dîner et souper. Je regarde de nouveau ces hommes qui continuent à discourir sur le même sujet et je ne peux m’empêcher de me demander si nous allons à Québec pour les mêmes raisons !



Début de l’automne. Je participe à une rencontre de groupe communautaire. J’écoute les directeurs-trices parler de leurs vacances. La France, la Suisse, et autres pays défilent devant mes yeux, en les écoutant parler. J’ai de la difficulté à croire que ces pays existent vraiment, moi, qui ne suis jamais sorti du Québec.  Un peu d’envie ? Oui … Un peu … Par la suite, j’entends le même discours que d’habitude : manque d’argent dans le communautaire, des emplois précaires, des conditions de travail pas toujours facile … Ça sonne drôle … Cela fait douze ans que je fais le même travail … Et pourtant, j’en suis toujours au même point … Financièrement parlant …



On me demande si ça va … Cela fait une journée et demie que je ne suis pas allé à l’organisme. Je dis qu’oui … Que j’ai été incommodé … Malade … Mais que cela va mieux aujourd’hui … Mais je mens … Je ne peux tout de même pas leur dire que la raison pour laquelle je n’ai pas été là, c’est que je n’ai pas de laveuse et que lorsque je lave ma SEULE paire de pantalon qui me reste, dans mon bain, cela prend deux jours à sécher. Et je ne veux plus entendre : il y a les friperies … Parce que, pour aller aux friperies, il faut quand même de l’argent. Mon loyer gruge déjà 60 % de mon chèque. Et le reste passe pour ma survie … physique et psychologique. Surtout qu’on me rappelle constamment les progrès de la médecine qui fait que maintenant, les gens peuvent vivre plus longtemps … Mais, en même temps, j’apprends qu’il va falloir travailler plus longtemps pour pouvoir profiter d’une retraite bien méritée ! Il en est de même pour les salaires. On augmente le salaire, le coût de la vie augmente ! Plus les choses changent, plus c’est pareil !



Il me reste un dollar vingt-cinq … Je dois faire le choix entre un paquet de rasoir ou un pain ! … J’ai un rendez-vous cet après-midi … Je vais encore me faire juger sur mon apparence … Bah ! Il faut tout de même que je mange ! … On finit par s’habituer aux jugements que les autres portent sur nous … Même si c’est rarement en paroles … Sauf que, s’ils savaient à quel point leurs regards parlent … Et combien ça me blesse !



Lorsque je regarde toutes les façons dont on a essayé de m’aider à m’en sortir, je me dois de constater que toutes ces aides ont confirmé que je ne pouvais être traité comme tous les autres citoyens. Et si je ne peux pas être comme tous les citoyens, pourquoi continuer ? De toute façon, « La pauvreté a toujours existé et existera toujours ! » … Alors, pourquoi me battre ?
 

(P.S. : « li pôvetî » est le mot wallon Ardennais pour
« la pauvreté » !)

 

Auteur : Jacques Riendeau

 


 
 

 
 

 

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