.::
Les bleuets ::.
::::::::::::::::::::::
Les Français les appellent myrtilles ou bluets, ou baies, mais Louis Hémon qui a vécu au Canada, ne craint pas de parler des bleuets dans son immortelle histoire de Maria Chapdelaine. Les brochures de propagande du gouvernement de la province de Québec, illustrées par Robert LaPalme, se contentent d'annoncer d'une façon plus pratique, sans qu'il y manque de poésie "Il n'y en a pas de meilleurs au monde et quatre suffisent pour faire une tarte." Le bleuet du Lac Saint-Jean ou du Saguenay, à cause peut-être de sa réputation jouit d'une renommée inégalée en Amérique. Les gourmets américains qui viennent passer la canicule sur nos lacs du Parc national ou sur les plages de Gaspésie en font leurs délices avec la traditionnelle soupe au pois et le résistant ragoût à la patte de cochon. Il va sans dire que la tarte aux bleuets constitue le dessert de ce repas pantagruelique.
Où vont les bleuets du Lac-Saint-Jean? Les statistiques officielles agricoles du Québec donnent là-dessus des renseignements précieux. En 1945, la région de Chicoutimi et du Lac-Saint-Jean a produit l'équivalent de 630 wagons de bleuets, contenant chacun 1,500 boîtes de 22 livres net chacun. La somme rapportée de cette cueillette atteint le joli montant de $2,708.762 pour un prix moyen de $4.77 la boîte. C'est plus que le revenu de la production de la ferme. Notons tout de suite que le bleuet n'exige aucune mise de fonds et que nombre de familles de cultivateurs en profitent d'une façon substantielle. Ces chiffres, il va sans dire, sont incomplets. Ils laissent de côté la consommation locale, qui est considérable.
Le bleuet se mange nature, davantage en confiture. Nos ménagères en font des menus qu'il faut regretter de ne pas retrouver dans nos manuels culinaires. Entre autres les tartes et les pâtés aux bleuets que les connaisseurs placent au-dessus de la fameuse tarte à la ferlouche, un autre secret de chez-nous. On s'étonnera sans doute d'apprendre qu'il se consomme très peu de ce produit sur les marchés de Montréal et de Québec. Toutefois, il se détaille, notamment à Montréal, du bleuet vendu en cageot d'une livre environ. Ces fruits viennent pour une large part du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse, de Charlevoix, un peu du Lac-Saint-Jean.
L'industrie de la mise en conserve a pris une expansion relative. On peut voir sur l'étalage de nos épiceries des conserves qui portent la marque de fabrique de la Conserverie de Napierville. On voit encore des bocaux de confiture où le bleuet figure avec d'autres produits moins coûteux. Il y a donc là un progrès éventuel à signaler. Les conserves de bleuets devraient être aussi populaires que celles des fraises et des framboises. La demande du public n'est pas encore à point et un peu de publicité savante augmenterait certainement la consommation provinciale. Car les grands marchés absorbent une quantité plutôt faible de la récolte annuelle. Il y a là une grosse lacune à combler par la publicité à commencer dans les manuels de cuisine, ou autrement. Les Américains sont les plus gros importateurs de bleuets; ils les monopolisent comme la dinde et les sapins de Noël. Presque toute la récolte de l'année dernière à Chicoutimi et au Lac-Saint-Jean a été exportée aux États-Unis. Une fois passé la frontière, le bleuet est congelé selon des méthodes frigorifiques modernes qui assurent sa conservation et régularisent la distribution.
Il serait à propos de dire quelques mots du marché américain. Les États-Unis récoltent des bleuets sauvages dans les différents États du nord de la région des Grands Lacs jusqu'au sud, en Virginie. En 1940, la valeur de la récolte a dépassé $13,000,000. À cette production naturelle s'ajoute la production du bleuet cultivé sur une superficie de 250,000 acres, en 1944, avec un rendement moyen de 3,000 cageots par acre. Ce bleuet cultivé est remarquable par son volume, un demi-pouce et plus de diamètre, et par sa qualité. Il fait prime sur tous les marchés d'outre-quarante-cinquième. Il est vendu en commerce sur une base coopérative. Par bonheur pour notre bleuet, les conditions de climat aux États-unis empêchent cette production de prendre de l'expansion. La grande partie du bleuet domestique est consommée à l'état nature. On le joint à des sorbets, à des desserts aux fruits, aux gelées, aux melons de table, aux salades, à la crème glacée. En pâtisserie, on en fait des tartes avec crème fouettée, des petits gâteaux de fantaisie, des muffins, pour ne citer que les plats les plus demandés.
Le bleuet du Québec expédié aux États-Unis sert à la pâtisserie et à la conserverie, les échantillons les plus beaux se servent à table et sont mangés tout ronds. Bien qu'il soit plus petit que son frère américain, pas cultivé, moins bien classé et moins bien présenté, il est recherché des gourmets pour son goût fin et sa saveur exceptionnelle. Le marché américain exige toutefois un produit de qualité : c'est l'objectif qu'il faudra atteindre à l'avenir si l'on veut intéresser l'acheteur de là-bas.
Nous avons donc en
face de nous des concurrents redoutables, non seulement aux États-Unis, mais
au Canada et à Terre-Neuve. Les Maritimes produisent et exportent de
fortes quantités de bleuets sauvages. Terre-Neuve dont la récolte a
été paralysée à cause des difficultés de transport durant la guerre
réapparaîtra dès cette année sur le marché américain. C'est donc à
nous de faire primer par sa qualité le bleuet du Lac-Saint-Jean. Le
temps paraît venu pour les coopératives de chez-nous de mettre un peu plus
d'allant dans ce commerce. Il importe de prendre conscience de cette
réalité pour mieux prévoir l'avenir. Car, pour finir par le
commencement, il n'y a pas de meilleurs bleuets que ceux du Lac-Saint-Jean
et "Quatre suffisent pour faire une tarte."
(Réf. : Almanach du peuple
1947 Prix 25 c)
Hum! meilleure que la mienne,
cette tarte aux bleuets.

Ma petite-fille Laurie sur la page couverture
du Progrès-Dimanche du 8 août 2004.