C'était la veille de Noël...Assis devant le poêle, dans lequel se consumait une bûche d'érable, Anthime Picard semblait perdu, les coudes sur les genoux, tenant dans une main sa pipe éteinte, le regard terne, ses yeux semblaient ne rien voir.  Sa femme, tout en vaquant aux soins du ménage, du coin de l'oeil, tristement l'observait.

 

Pour la première fois depuis toujours, on avait oublié de faire la crèche.  Il fallait sûrement une grave raison à cet oubli.  Hélas ! il y en avait plus d'une.

 

Ayant mis la dernière main à l'ouvrage de la cuisine, la femme de Picard vint s'asseoir près du poêle et ne pouvant plus y tenir, murmura à son époux :

----Anthime, il faut se faire une raison, cher homme, ça ne sert à rien de te laisser aller au découragement.  Après tout, nous n'avons pas fait tant de mal et Dieu, si on le lui demande bien, finira par avoir pitié de nous.  Nous avons vécu de beaux jours, nous avons passé d'heureux Noëls déjà et peut-être nous sera-t-il donné d'en vivre encore d'autres.  Puis, hésitante, elle ajouta : Ha! si seulement tu avais voulu pardonner...

 

Aux derniers mots de sa femme, Picard tressaillit.  Il releva la tête, dans ses yeux brilla une flamme terrible et d'une voix éclatante il répondit :

 

Pardonner!  Pardonner!  Est-ce que ça se pardonne une telle faute?  Est-ce que ton père t'aurait pardonné pareille action? Ne t'es-tu pas laissée aller à l'indignation en apprenant cette humiliante, cette action maudite?...

 

Pardonner?  Ha! mais non, non jamais.  Puis se plongeant la tète entre les mains, il murmura en sanglotant... Mon Dieu!  Mon Dieu!  qu'ai -je donc fait, pourquoi tant d'épreuves à la fois?  Et la terre qui va être vendue...

 

Que s'était-il donc passé?  Quelle faute avait donc été commise?  et pourquoi la terre serait-elle vendue?

 

Les deux époux s'étaient tus, mais en communion de pensée, ils revivaient le passé...

 

Quelque vingt années s'étaient écoulées depuis le jour où devant l'autel, ils s'étaient juré un éternel amour, par une radieuse journée de juin qui se prêtait royalement à la fête.

 

La noce finie, ce fut plusieurs années sans histoire, années calmes et heureuses.

 

Anthime Picard et son épouse issus de famille de cultivateurs depuis des générations, ne connaissant que la vie à la campagne, ne pouvaient concevoir cette vie qu'au sein de la grande nature et en cultivant la terre.  Anthime qui avait hérité du bien paternel, aimait cette bonne terre ou plutôt, il l'idolâtrait.  Deux grandes passions partageaient sa vie:  sa femme et son domaine.  Une troisième allait naître...

 

Il y avait une année, jour pour jour, qu'Anthime avait uni sa destinée à celle de son épouse, que celle-ci donna naissance à une fille toute mignonne, au visage rose, éclairé par de beaux yeux qui ressemblaient à ceux de sa mère.   Picard avait attendu ce moment avec une impatience facile à comprendre et en prenant dans ses bras cette fragile créature, il éprouva une joie qui lui chatouilla délicieusement le coeur.  Inutile de dire que les sentiments de la mère à l'égard de l'enfant ne furent pas moindres et que le nouveau-né allait devenir un sujet d'adoration pour les époux.

 

Dès le lendemain de sa naissance, l'enfant fut portée sur les fonds baptismaux.  Comme on était au temps des lilas, Picard décida que sa fille porterait le nom de cette fleur, au grand scandale des voisins, qui ne purent s'expliquer que les Picard, de bons chrétiens, au lieu de donner à l'enfant un nom de sainte lui donnaient le nom d'une fleur.

 

Avec les années l'enfant grandit et ayant atteint l'âge de dix-huit ans, elle devint une merveilleuse jeune fille que le père et la mère, dans leur grand amour et leur orgueil, gâtèrent à qui mieux, mieux.  Comme la Providence ne voulut pas qu'ils eurent d'autres enfants, toute leur affection se reporta aveuglément sur la jeune Lilas qui heureusement demeura simple et naturelle, ajoutant ainsi beaucoup de charme à sa personne.

 

Les jeunes gars du pays n'avaient déjà les yeux que pour la ravissante Lilas.  Mais le père et la mère rêvaient de faire de leur fille une grande demoiselle et déjà, ils la voyaient mariée, sinon à un beau prince du moins à quelqu'un de supérieur à leur entourage.

 

*  *  *

 

On était à la fin de juin.  Le printemps avait semé à profusion ses fleurs, sa verdure, ses oiseaux et leur chant.  De la terre montait de chaudes et parfumées émanations.  Éclairée par un soleil radieux, la matinée était splendide et Lilas Picard, vêtue d'une légère robe de lin et coiffée d'un grand chapeau de paille, un panier au bras et une canne à pêche à la main, trottinait légèrement sur le chemin.

 

La jeune fille était délicieuse à voir : Plutôt grande que petite, elle était bien proportionnée.  La tête, une merveille, était ornée de longs cheveux d'un blond doré, des mèches folles s'échappaient du chapeau et encadrait le visage d'un ovale parfait; sous de longs sourcils, de grands yeux bleus, expressifs et d'une douceur infinie, devenaient une caresse lorsqu'ils vous regardaient, le nez aux narines frémissantes surmontait la bouche dont les lèvres, un peu sensuelles, s'ouvraient sur des dents blanches et bien rangées; ajoutez un teint d'une fraîcheur de printemps et vous aurez le portrait de la belle Lilas, qui était la dernière à voir ses appâts.

 

D'un pas léger, continuant sa route, Lilas arriva près de la rivière qui traversait le domaine familial.  Elle eut tôt fait de jeter sa ligne à l'eau pour en tirer de belles truites frétillantes, qui sous les rayons du soleil, étaient autant d'arc-en-ciel en miniature.  La pêche était abondante et la jeune fille s'en donnait à coeur joie.  Son enthousiasme l'emporta à s'approcher d'un remous à eau profonde et l'élan qu'elle prit pour lancer sa ligne, la fit glisser et tomber dans la rivière.  Un cri strident s'échappa de ses lèvres et elle disparut dans le remous.  Son appel avait été entendu et au moment même où elle allait disparaître sous l'eau, de l'autre rive apparut un jeune homme qui sans hésiter, se jeta à son secours; plongeant dans l'eau tourbillonnante, il saisit celle qui allait se noyer et reparut à la surface pour atteindre le rivage et la déposer sur l'herbe.

 

Tout s'était passé si rapidement que la jeune Lilas n'avait couru aucun risque d'être asphyxiée mais la surprise et la peur l'avaient fait s'évanouir.  Son sauveur se demandait ce qu'il devait faire quand soudain, Lilas revint à elle et ouvrit les yeux.   L'homme eut comme un éblouissement! qu'elle lui parut belle celle qu'il venait de sauver... et comme il la dévora du regard.

 

Lilas, se rendant compte de ce qui venait de se passer, ramena instinctivement sur sa gorge, le corsage de sa robe qui s'était ouvert dans sa chute et elle enveloppa son sauveur d'un regard éloquent et lui demanda:

---C'est vous, monsieur, qui venez de me sauver de la mort?  Oh! combien je vous remercie!... Le regard de la jeune fille ne pouvait se détacher de ce grand jeune homme, bien fait de sa personne et que les circonstances rendaient encore plus sympathique.  L'aidant à se relever, son sauveur lui répondit:

----Mademoiselle, je n'ai fait que ce que tout autre aurait fait à ma place; je n'ai fait que mon devoir.  Puis il ajouta mon nom est Louis Cloutier et vous, Mademoiselle, pourriez-vous me dire qui vous êtes?

----Je me nomme Lilas Picard et soyez assuré que pour toujours, je vous serai infiniment reconnaissante de m'avoir sauvé la vie.  je demeure tout près d'ici et mes parents seront très heureux de vous rencontrer et vous témoigner toute leur joie et leur admiration.

 

En entendant prononcer le nom de Picard, Louis Cloutier avait pâli et il demanda:

----Est-ce que vous seriez la fille d'Anthime Picard?

----Oui, c'est bien le nom de mon père.  Est-ce que vous le connaissez?

Cloutier ne répondit pas tout de suite mais hésitant, il dit:

----vous êtes heureuse Mademoiselle d'avoir vos parents, les miens sont morts depuis longtemps et il ajouta...je connais votre père de réputation.  Je serais heureux de faire sa connaissance mais aujourd'hui, si vous vous sentez assez remise pour rentrer chez vous, je vous reconduirai au bord de la route, près de votre demeure et continuerai mon chemin car j'ai un rendez-vous lequel ne peut être retardé.

 

Lilas se laissa accompagner près de chez elle et ils se quittèrent à regret; elle, l'invitant à venir chez ses parents, lui, promettant de la revoir.

 

Lorsqu'elle entra à sa demeure, sa mère fut toute bouleversée de la voir la coiffure défaite et les vêtements tout trempés.  Elle comprit ce qui venait de se produire et avant que sa fille eut le temps de lui donner des détails, elle lui dit:

----Je vois que tu es tombée dans la rivière, tu aurais pu te noyer!  Vite passe à ta chambre, change tes vêtements et raconte-moi comment c'est arrivé...En un rien de temps, Lilas revint à la cuisine et, joyeusement raconta, par le menu détail, son aventure.

 

----Mais, chère petite, tu racontes ce qui aurait pu t'être fatale, comme si tu étais heureuse...et, ce jeune homme, est-ce que tu le connais?

----Il se nomme Louis Cloutier, son père entra et ayant entendu, le regard dur, il demanda:

----Que vient faire le nom de Louis Cloutier chez-moi?

 

Sa femme, au lieu de répondre, pâlit et baissa les yeux comme si elle eut commis une faute.

Alors Lilas raconta les péripéties de son aventure.   Picard écouta sa fille sans l'interrompre mais dès qu'elle eut fini son récit, il la regarda longuement et finalement lui dit :

-----Ma fille, je te défends de revoir cet homme, cette famille est indigne de nous, tu entends bien?  Ne le revois jamais.   Lilas tremblante ne put rien répondre, tant la voix et l'attitude de son père l'impressionna, elle resta muette et disparut dans sa chambre.

 

*  *  *

 

Depuis des générations, les Picard et les Cloutier s'étaient juré une haine mortelle.  Quelle en était la cause?...

L'on racontait, qu'un jour, un Cloutier aurait provoqué un Picard et qu'à la suite de cette querelle, ce dernier aurait été battu à mort.  À la suite, un Picard aurait usé de représailles et incendié les bâtiments d'un Cloutier et que bien d'autres actes de vengeance auraient suivi, entretenant une haine toujours plus vivante.  La vérité, jamais personne ne la connut au juste, sinon que les Cloutier et les Picard continuèrent d'être des ennemis irréconciliables.

 

Les jours passèrent et la fille de Picard, entre le désir de revoir son sauveur, et la crainte de désobéir à son père, se confinait volontairement à la maison.  Cette claustration eut pour effet d'aviser les sentiments qu'éprouvait Lilas pour son beau jeune homme et finalement, il arriva ce que fatalement devait arriver, les jeunes gens se revirent et continuèrent de se revoir à l'insu des parents de la jeune fille.

 

Leur amour grandit et devint impérieux au point qu'un jour, Lilas toute éplorée apprit à son amoureux, qu'elle allait être mère...Consterné mais résolu, le jeune homme la consola, l'assurant de son amour;

----Chérie, il ne nous reste qu'une chose à faire; nous devons mettre ton père et ta mère au courant de la situation; ils comprendront et sois assurée qu'ils accepteront notre mariage.

 

Malheureusement, en apprenant que sa fille avait été séduite et que bientôt elle serait mère, Anthime Picard n'écoutant que sa haine et atteint dans son orgueil, il éclata dans une colère terrible, ne voulut rien entendre et devant sa femme, que la douleur rendait muette, il chassa de son foyer celle, qui la veille encore, il adorait...sa chère Lilas.

 

Ce fut avec joie que Louis Cloutier tint parole et donna son nom à celle que son coeur avait choisie dès leur première rencontre.

 

Il y avait déjà plus d'une année que Louis Cloutier et Lilas Picard avaient uni leur destinée...Ils leur semblaient que c'était hier.  Un gros et joli poupon leur était né, apportant aux époux le complément du bonheur.  Jamais les jeunes époux n'avaient été aussi heureux.  Pourtant, il y avait des jours où la jeune femme se sentait triste et prise de remords à l'égard de ses parents, qu'elle n'avait pas revus depuis que son père l'avait chassée de son foyer.  Alors, elle prenait  son enfant dans ses bras et lui murmurait:

----Cher petit! toi qui es innocent de tout, peut-être qu'un jour tu seras le lien qui nous apportera le pardon.  Oh! si mon père te voyait, comment pourrait-il ne pas pardonner...


 

*  *  *

 

C'était donc la veille de Noël chez Anthime Picard et les époux continuaient de s'observer en silence...Ils savaient que leur fille était devenue mère et la femme de Picard qui brûlait du désir de voir cet enfant, n'avait cependant rien ajouté aux paroles violentes de son mari dans la crainte d'aviver sa colère.  Oh! s'il avait pu le voir sans être vu...mais son orgueil et sa haine étaient les plus forts et terrassaient ses sentiments qu'il chassait comme pensée criminelle.  Soudain, il se leva et d'une voix brisée, il dit à sa femme:

 

----Je dois me rendre chez le notaire, peut-être a-t-il trouvé un acheteur pour la terre...Je ne serai de retour que tard dans la soirée.  Ce domaine, c'était un peu de lui-même qu'il était forcé d'abandonner. Oui, depuis les dernières années, cette bonne terre, il l'avait négligée, de malheureuses affaires l'avaient forcé à hypothéquer la ferme, d'autres épreuves avaient suivi, empirant la situation, mais ce fut surtout après avoir chassé sa fille, que les conditions financières de Picard devinrent désespérées.  Frappé dans sa plus chère affection, le malheureux en resta désemparé.  Vieilli et découragé, il abandonna la terre presqu'à elle-même et les créanciers exigeant le paiement de leurs dettes, il dut se résigner à vendre ce domaine que lui avait légué son père.  Ce domaine qu'il aimait tant!

 

Dès que Picard eut quitté son logis, sa femme qui se contenait depuis trop longtemps, éclata en sanglots; longuement, elle pleura...puis s'agenouillant, elle adressa au Ciel un fervente prière : "Mon Dieu!, faites que mon époux pardonne! Que votre volonté soit faite, O mon Dieu!  mais je vous prie d'avoir pitié de nous".

 

Réconfortée, elle se releva.  Une inspiration lui était venue et sans plus tarder, elle décida de faire la crèche de Noël.  Elle eut tôt fait de sortir de leurs boîtes, les statuettes et peu après, le feu des chandelles éclairait l'Enfant-Jésus, sa mère, St-Joseph et les autres personnages de l'humble crèche.

 

À peine venait-elle de finir ce travail, qu'elle entendit du bruit venant de l'extérieur.  Croyant le retour de son mari, toute heureuse de la surprise qu'elle allait lui faire, elle courut ouvrir la porte.  Au lieu de celui qu'elle attendait, sous la pâle clarté de la lune, deux être qu'elle ne reconnut pas lui apparurent.

-----Entrez leur dit-elle et soyez les bienvenus en cette veille de Noël, puis refermant la porte son regard se reporta sur ces étrangers.  Violemment elle tressaillit : elle venait de reconnaître sa fille qui tenait son enfant dans ses bras et ce compagnon à ses côtés son mari sans doute?...

-----Oh! grand Dieu! quel bonheur! Quelle joie! s'exclama-t-elle...Puis brusquement elle enleva l'enfant des bras de sa mère et écartant le châle de son visage, elle le couvrit de baisers. Finalement, elle se jeta dans les bras de sa fille.  D'un oeil attendri, Louis Cloutier contemplait cette scène si touchante de la rencontre de la mère et la fille et combien il en était heureux.

Cette effusion aurait duré encore longtemps si Lilas, dont une question brûlait les lèvres, n'eut interrogé sa mère en lui demandant:

-----Et papa...où est-il? que va-t-il dire? Crois-tu qu'il veuille nous recevoir?

-----Ton père...Ah! oui c'est vrai, j'oubliais, il est sorti, mais il doit rentrer bientôt...Mon  Dieu inspirez-nous! puis soudain elle commanda:

----À genoux mes enfants et invoquons le Dieu de la Crèche qu'il nous apporte le pardon et la paix.

 

Pieusement ils implorèrent...et lorsqu'ils eurent fini cette fervente prière, la femme de Picard comme transfigurée, dit à sa fille:

----Déposons l'enfant devant la crèche et attendons le retour de ton père, cette fois je sens que Dieu voudra bien avoir pitié de nous.  les yeux grands ouverts, souriant et sans le moindre mouvement, le poupon semblait se faire le complice de la grand-mère qui, bien doucement, le déposa devant la crèche.  Puis, avec sa fille et son mari, ils glissèrent dans l'ombre et attendirent.

 

Cette attente fut de courte durée.  Des pas lourds sur le perron se firent entendre, la porte s'ouvrit et Anthime Picard apparut.  Surpris par la lumière de la crèche, il hésita un moment puis il tomba à genoux et ses yeux se fixèrent sur l'Enfant-Jésus...De grosses larmes qu'il n'essayait  même pas de retenir, glissaient sur ses joues ridées.  Enfin, il se leva et s'avançant, il resta stupéfié en voyant le fils de Lilas qui lui souriait et semblait l'inviter à s'approcher davantage.  Fasciné par le regard de l'enfant, Picard se sentait remué au plus profond de son être.  Il se baissa et prit le poupon dans ses bras et de ses lèvres gercées par le froid, il effleura les joues roses et satinées de l'enfant.

À ce moment, un léger bruit le tira de son extase, sa fille et son époux tombèrent à ses genoux et Lilas implora:

----Père! nous sommes venus en cette veille de la naissance de l'Enfant-Jésus, mon époux, ce cher petit que tu tiens sur ta poitrine et moi, nous sommes venus t'implorer de nous recevoir, père!  nous ne pouvons rester plus longtemps éloignés de toi et de maman, père, pardonne et reçois-nous!

 

Le regard de Picard se porta sur sa fille pour s'arrêter sur Louis Cloutier.  Ses yeux se durcirent, un violent combat se livrait en lui.  Enfin, il reporta son regard sur le visage de l'enfant qui de nouveau lui souriait.  Alors, relevant la tête, d'une voix brisée, il dit:

 

-----Devant la crèche, je dois pardonner et je pardonne mais vous recevoir chez moi est impossible, la terre bientôt ne sera plus à moi  et nous serons obligés de quitter cette maison.

 

Lilas et son mari s'étaient relevés.  Alors, Cloutier d'une voix ferme déclara:

 

-----Monsieur Picard ce domaine est toujours le vôtre car si vous le permettez, le nouveau créancier ce sera moi...ou plutôt, si vous le vouliez, nous pourrions être des associés?  Vous, le jeune Anthime que vous tenez dans vos bras et moi, son père.

 

Le père Picard regardait la crèche et son petit-fils mais il hésitait à répondre.  Il souffrait dans son orgueil d'avoir à partager ce patrimoine avec l'ennemi de toujours... un Cloutier.  Il regarda de nouveau l'enfant de sa fille, qui lui souriait plus que jamais, alors, d'une voix tremblante, il commanda:

 

-----À genoux, mes enfants, et remercions l'Enfant de la Crèche de nous apporter, en cette nuit de Noël, la Paix promise aux hommes de bonne volonté.

 

Ce fut le plus beau Noël de la famille Picard, ce Noël du Pardon.

 

Déjà quelques années ont passées depuis cette nuit de Noël.  Les Picard ont vieillis mais ils sont encore verts pour leur âge.  Le fils de Lilas a grandi et il est devenu le compagnon inséparable du grand-père.  Lorsque Anthime Picard revient de son champs et qu'il voit venir à sa rencontre son petit-fils, il se sent pris d'une grande joie mais il se surprend quelques fois à murmurer :

"Qui m'aurait dit, qui m'aurait dit...qu'un jour, je deviendrais l'associé d'un Cloutier!"

 

 

 

 

 

 

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