Il y a longtemps, bien longtemps de
cela, des femmes venues de France pour peupler la colonie ont implanté,
transmis, répandu l'usage de la langue française. Une langue que, par la
suite, leurs filles, petites-filles et descendantes ont à leur tour apprise et
enseignée aux enfants pendant que les pères étaient au champ, au chantier, puis
à l'usine ou au bureau.
C'était longtemps, bien
longtemps avant que les hommes commencent à ausculter les statistiques pour
tirer d'elles de savantes conclusions sur la pénétration de la langue française
en terre québécoise.
Bien
des choses ont été dites sur les filles du roi, plus souvent pour moquer
et ridiculiser ces jeunes femmes célibataires ou veuves recrutées et
dotées par le roi pour peupler la colonie. Rarement a-t-on entendu
parler du rôle majeur qu'elles ont joué dans l'enracinement de la langue
française en Nouvelle-France. Et pourtant...
Dans
la France de l'Ancien Régime, les patois étaient majoritaires ; seule une
petite minorité, qu'on évalue à vingt pour cent, parlait français.
La plupart des colons qui émigraient en Nouvelle-France parlaient eux
aussi un patois, exception faite des filles du roi qui elles, venaient
surtout de la région parisienne et parlaient français dans une proportion
de 58 pour cent.
Si
environ le tiers des colons venus ici s'y sont établis, ce fut le cas, en
revanche, de la presque totalité des filles du roi. Ceux-là, en
effet, liés par un contrat de 36 mois, pouvaient rentrer ensuite dans la
mère patrie.
Les filles du roi, elles, étaient liées par un contrat
de mariage d'une durabilité...guère commune de nos jours. L'arrivée
massive de ces 770 filles à marier, entre 1663 et 1673, et leur
établissement ont donc contribué à l'implantation du français comme langue
d'usage entre les colons de la Nouvelle-France qui, dès le début du 18e
siècle, étaient devenus francophones dans leur totalité.
Devenues mères, ce sont ces femmes qui, enfermées dans leur rôle social,
ont transmis à leurs enfants les codes linguistiques pendant que les pères
étaient au champ ou au chantier. C'est en entendant leur mère
causer, raconter des histoires, chanter des berceuses, gronder, cajoler,
consoler, expliquer, ordonner, que les enfants apprennent à conjuguer les
verbes, à construire des phrases, à utiliser les prépositions.
Avant
même d'y mettre les pieds, en effet, les enfants savent qu'on va à
l'école et non dans l'école, que la terminaison ait signifie qu'on
parle d'événements passés, qu'il faut dire l'enfant a bu de l'eau
et non l'enfant de l'eau a bu...
Dans
la société traditionnelle que demeura le Québec jusqu'à la Révolution
tranquille, des générations de femmes ont, l'une après l'autre et de
manière semblable, assuré la transmission de l'ensemble des codes qui
constituent le fondement d'une langue, pendant que les pères étaient
généralement absents.
"L'élément central de
l'apprentissage linguistique pour un enfant
est la langue qu'il entend parler autour de lui "
Ce
rôle précieux d'enseignement de la langue parlée, les femmes le joueront
aussi pour la langue écrite. Déjà, au 17e siècle, Marguerite
Bourgeoys avait pris une initiative audacieuse.
À cette époque où le
rôle premier de l'école était de christianiser les masses et où
l'apprentissage de la lecture se faisant dans les livres de prières en
latin, cette pionnière avait commencé à enseigner avec des textes en
français, une langue que les enfants pouvaient comprendre.
Ce faisant, Marguerite Bourgeoys nageait à contre-courant, car l'Église
catholique voyait dans l'enseignement en latin une façon de résister à
l'influence de la Réforme protestante ; les protestants, eux, enseignaient
dans la langue vernaculaire, la langue du peuple.
Au
milieu du 19e siècle, les femmes étaient devenues majoritaires dans la
profession enseignante. On les préférait aux hommes car on pouvait
leur verser des salaires inférieurs. À compter de ce moment,
ce sont donc elles surtout qui transmirent les bases de la lecture et de
l'écriture de la langue française aux jeunes générations.
Les filles, à cette époque, étaient plus alphabétisées que les garçons,
sachant lire, écrire et compter. Mais elles étaient moins instruite
car seuls les garçons avaient accès aux études supérieures.
On
aurait tort, donc, tout au long de cette réflexion collective qui a cours
présentement sur la situation de la langue française au Québec, d'oublier
le rôle et la place des femmes dans l'implantation et la conservation de
la langue.
Chez les immigrants, la mère est souvent la
dernière à apprendre la langue du pays d'accueil ; c'est elle qui
maintient la langue du pays d'origine. Cela est particulièrement
vrai dans les cultures patriarcales où les femmes restent à la maison.
D'où l'importance d'atteindre les mères si l'on cherche à intégrer les
minorités. Une politique linguistique qui oublierait cette donnée
fondamentale raterait sa cible.
Au début des années 50,
dans les rues étroites et pentues du Vieux-Québec, on ramassait la neige à
la pelle et au banneau. À la même époque, dans les petites écoles
rurales qui allaient bientôt disparaître, c'est aussi en banneau qu'on
livrait le bois de chauffage.
"En banneau, dites-vous
? Je ne trouve point ce mot dans les dictionnaires."
-Bien sûr que non, il
s'agit d'un archaïsme, c'est-à-dire un mot ancien qui n'est plus guère
usité. Celui-ci cependant a perduré au Québec plus longtemps qu'en
France, où l'on trouve les dernières traces de "banneau" au milieu du 19e
siècle, dans les romans de Balzac et de Flaubert.
La désuétude des mots
ne s'accomplit pas au même moment partout. Au Québec, nombre de mots
considérés comme archaïques en vertu de la norme française
demeurent
encore d'usage courant.
Ainsi le mot "graffigner", dont on reconnaît
aisément la coloration familière par rapport à son équivalent "égratigner"
qui lui, est tout à fait dans la norme. Sans doute continue-t-on de
s'en servir parce qu'il comporte une charge émotive plus grande que son
équivalent. Assurément, chacun conviendra qu'il est plus sérieux de
se faire graffigner que de se faire égratigner.
Souvent relégués à la
langue familière, nos archaïsmes n'en plongent pas moins leurs racines
chez les plus grands classiques de la littérature française. On
trouve le mot "graffigner" chez Rabelais au 16e siècle, et plus près de
nous, chez Zola au dix-neuvième.
De même, notre très fréquent "ousque",
que l'on écrit pudiquement "où est-ce que", était couramment utilisé par
Maupassant dans ses contes et nouvelles. Mais qui sait si au lieu
d'être une pudique contraction de la langue écrite, "ousque" n'était pas
plutôt un dérivé du latin "usque", qui signifie jusqu'où ou jusqu'à, et
que l'on retrouve dans la devise du Canada : A mari usque ad mare,
c'est-à-dire D'une mer à l'autre. La question est posée aux
linguistes.
Ce détour par les
archaïsmes montre que la langue est un matériau vivant, et qu'il faut bien
que des mots disparaissent pour que naissent ceux qui exprimeront les
réalités nouvelles. Mots nouveaux qu'on appelle néologismes, qui
naissent de la substance des mots anciens, comme les bourgeons printaniers
se gonflent déjà de la lointaine sève engourdie sous le sol gelé de
l'hiver.
J'écoute une émission
d'affaires publiques à la radio. Il est question de la maladie de la
vache folle. Un producteur agricole parle d'un système
d'identification permettant de retrouver, "de la fourche à la fourchette"
comme il dit joliment, la trace d'un animal contaminé afin qu'il ne soit
plus nécessaire d'abattre à l'aveugle tout un troupeau ou de mettre toute
une région en quarantaine.
Un mot lui vient spontanément à la bouche
: la "traçabilité". J'entends ce mot pour la première fois, mais
c'est comme si je l'avais toujours entendu, et j'en comprends
instantanément la signification. Il sonne juste à mon oreille, aussi
juste que trace et habilité. Il vient d'être inventé.