Toute petite je voyais mon père comme quelqu'un de très mystérieux. Du matin
au soir, le travail était sa priorité et jamais il ne s'arrêtait à part cette
demi-heure après dîner où il s'étalait de tout son long près du poêle à bois
comme un petit chat et ce n'est pas un ronronnement que l'on entendait
mais bien un ronflement et lorsqu'il s'éveillait, il se levait très vite,
enfilait ses bottes et retournait à ses occupations.
Il y avait aussi le chapelet qu'il récitait tous les soirs à 7 heures et nous
y étions tous conviés. Il fermait la lumière et s'agenouillait en
épluchant sa première dizaine et jamais je n'ai vraiment compris son "Je vous
salue Marie" car il récitait tellement vite comme une corde de bois qui déboule
et les mots semblaient ne pas contenir de voyelles mais le signe de
croix à la fin indiquait que la prière était terminée et lorsqu'il y
avait lumière, ses yeux étaient si petits qu'on avait peine à les voir et
c'est avec une voix forte qu'il me disait d'"allumer" la télévision.
Le dimanche était jour de congé. Tel un bon missionnaire, il allait
rendre visite à un frère et à un autre et ainsi de suite pour finalement
tous les recevoir à son tour. Et quelle ambiance agréable et comme il
riait de bon coeur et semblait heureux et j'ai toujours été persuadé qu'il
l'était parce que nous étions avec lui.
Que de fierté dans ses yeux lorsqu'il parlait de nous, un père-coq chantant
nos louanges. Sentir sa protection contre vents et marées, voilà ce qu'il
projetait. Un homme fort comme Goliath mais sensible comme une petite
fille lorsqu'un d'entre nous était dangereusement malade et qu'il craignait le
pire.
Une tête d'homme avec un coeur tendre comme de la gélatine, possédant un
jugement à la Salomon, l'honnêteté d'un pape, la franchise d'un enfant, la
bonté d'un ange. Que de mystère tout cela pour une petite fille mais
tellement évident aujourd'hui pour une grande.