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Il fuit le regard de l’homme assis en face de son lit. Ses lèvres sont serrées pour empêcher les mots de sortir de sa gorge. Des mots dont il ne comprend pas la signification. Car ce ne sont que du vent, de simples exhalaisons de son souffle dans son organisme et qui passe le long de sa gorge pour former des sons.
Le vieil homme regarde en direction de l’homme qui continue à l’observer. Il baisse les yeux, essayant de résister à cette folle envie de briser le silence. Car il sait. Il sait que s’il en parle, Ça ne voudra jamais se laisser enterrer. Ça ! Comment peut-il l’appeler autrement ? Il ne sait pas ce que c’est. Mais il sait que c’est là … Qui le guette… Et qui attend qu’il soit seul pour se montrer de nouveau. Le vieil homme fronce les sourcils et serre les poings. Une pensée s’est insinuée dans son cerveau : « Suis-je malade ? » Il se trouve de nouveau vers l’autre homme. Puis, il regarde autour de lui. « Je suis dans une chambre d’hôpital ! »
Il y a deux ans de cela, il s’est bâti un wigwam dans lequel il pouvait habiter peu importe la saison. À 66 ans, il était dans une bonne forme physique et il aimait cette vie rustique. La nature était un environnement avec lequel il s’entendait parfaitement. Il le respectait et la nature lui rendait son respect. Puis, un soir…« NON !… Il ne faut pas que je me rappelle… »
Il respirait difficilement, une sensation d’étouffement. Une sorte de vertige s’empara de lui. Il ne voyait plus l’entrée de son wigwam. Cette sensation d’étouffement augmentait alors que ses yeux, dans un mouvement désordonné, faisaient le tour du wigwam. Une pensée étrange circulait dans son cerveau : « Je ne suis pas seul ! »
Il aspira goulûment l’air frais de l’extérieur. Avec frénésie, il réussit à extirper le reste de son corps et il se redressa. Le vertige le reprit. Essayant de se calmer, il inspecta les parages de la tente. Et cela le reprit. « IL est là… IL ne m’a pas quitté… » Une voix, venant de l’intérieur lui criait de fuir. « VA-T-EN… SAUVE-TOI… FUIS… »
Les branches l’agrippaient et tentaient de le retenir. Il tomba à plusieurs reprises sur le sol et c’est là, dans sa dernière chute, qu’il les vit. Des Indiens. Les yeux, complètement blancs, étaient entourés d’un noir profond, En dessous des yeux, de longues traînées rouges descendaient le long des joues pour se perdre en dessous du menton.« Du sang !…… »
Les Indiens le suivait à la trace. Mais, lui sentait qu’ils n’étaient pas seuls. Quelque chose d’autre les accompagnaient. Quelque chose qui lui glaçait le sang rien qu’en y pensant. Il lui semblait que ses poumons étaient pour éclater. Il coura ainsi pendant quelques minutes, droit devant lui, espérant à chaque pas, de ne pas trébucher sur un rocher ou une branche tombée. Il jeta un rapide coup d’œil, derrière lui. Personne. Il ralentit son allure et prit le temps de bien examiner les environs. Rien. Rien que le silence. Les bruits de ses pas résonnaient à ses oreilles d’une façon incongrue. Il s’arrêta de marcher et écouta. Le silence sembla s’épaissir.
IL était là… Tapi, attendant que sa proie se jette dans ses mâchoires. Il le sentait par les pores de sa peau. Chaque fibre, chaque nerf lui transmettait la peur. Tremblant, il se remit en marche. Mais après une vingtaine de pas, il stoppa net en voyant un étrange spectacle. Un corps de femme. Complètement nu. La jambe gauche légèrement relevé. Il ne voyait pas sa tête. Le triangle pubien était aussi noir que la nuit. La jambe bougea lentement, s’écartant vers sa droite. Statufié, il regardait sans le voir, les deux seins qui montaient et descendaient suivant le rythme de la respiration. « Pourquoi ne puis-je voir sa tête ? »
Il avait envie de crier mais tout était paralysé en lui. Les bras de la femme cessèrent de bouger. Hypnotisé, il regarda le cou s’élever. Mais le cou n’avait pas de chair. Il pouvait compter les vertèbres cervicales qu’il entrevoyait parfaitement. Puis la tête apparut. Une tête de squelette souriante, les os de la mâchoire entrouverte.
D’un signe de la tête, elle l’invita à le rejoindre. Cela suffit pour briser sa paralysie. Il repartit en courant vers sa droite. Il pleurait sans retenue essayant de prier pour que ce cauchemar prenne fin. Et sa prière fut exaucée. Devant lui, la forêt s’éclaircissait pour s’interrompre brutalement. Il déboucha sur un chemin de terre. Il regarda des deux côtés et aperçut sur sa droite, une maison.
Il courut comme s’il avait le diable à ses trousses, et son cerveau lui disait qu’il n’avait pas tort, et cogna fortement à la porte de la maison. Dès que la lumière fut allumée, la terreur se dissipa comme par enchantement. Dès qu’il entendit la voix d’une femme qui demandait qui était là, tous ses organes se sentirent libérés de cette étreinte qui les étouffaient.
« Suis-je malade ? …… Suis-je fou ? »
Les lumières de la ville, si rassurante, si … vivante. Regardant vers le haut de la fenêtre, il regarde le ciel. Un coup de poing à l’estomac. C’est ce qu’il ressent. Car il vient subitement d’identifier ce qui l’a poursuivi la nuit passée. Le Vide. Le Néant.
Celui qui vous empêche d’entendre, qui souffle sa noirceur éternelle sur vos
yeux. Celui qui n’a pas d’odeur, pas de goût. Où il ne fait jamais froid ou
chaud, ni même tiède. Le Vide qui se nourrit lentement de vos émotions, qui
anéantissent vos souvenirs et qui termine en terrifiant votre âme avant de
la dévorer.
Un an plus tard. « Pourquoi veut-il me tuer ?
»
Il revoit le visage familier. Mais quelque chose le dérange dans les traits
de ce visage. Fronçant les sourcils, il se concentre sur les traits, mais
sans succès. Les yeux ! Il se concentre sur les yeux. Aucune couleur ne paraît, disparaissant parmi les ombres qui obnubilent les orbites. Il a l’impression de fixer deux orbites vides. Vide … un intense sentiment de peur s’installe en lui à la mention du vide. Mais il est incapable de préciser le pourquoi de cette peur.
Voilà, il a de nouveau tout appris. Pour la énième fois… Il est dans un foyer d’accueil. Il y est depuis deux semaines maintenant. Lentement, une vague impression qui ressemble à un souvenir, s’insinue en lui. Il a quitté ses fils parce que ceux-ci essayaient d’aider le troisième fils à le tuer. Il ne se sentait plus en sécurité. Tant de choses disparaissaient dans son entourage… Ses cigarettes, son carnet de banque… Et lorsqu’il en parlait, on lui disait que rien n’avait disparu ! « Suis-je malade ? »
Bertrand, le directeur du foyer, lui a expliqué que désormais, il aurait un compagnon de marche afin qu’il ne se perde pas comme cela est arrivé la dernière fois. Devant lui, s’étend le sentier qui mène à la forêt.
Une étrange appréhension s’insinue en lui. Tout à ses réflexions, il ne remarque pas que son compagnon s’est arrêté. - Léo ! … Je m’arrête ici… Je ne sais pas ce qui se passe, mais je suis fatigué tout à coup… Il regarde son compagnon et se tourne de nouveau vers la forêt. La même phrase continue de lui torturer l’esprit. « Suis-je malade ? »
Comme un écho, il sent la phrase qui se promène dans tous les recoins de son cerveau. Puis d’autres mots se forment. « Suis-je malade ?… Mes enfants… Qui veulent me tuer ?… Suis-je malade ?… Je ne veux pas qu’ils voient ça !… Je ne veux pas dépendre d’eux !… Suis-je malade ?… »
Il se tourne vers son compagnon et le regarde. - Je vais me promener encore un peu… Repose-toi et je viendrai te rejoindre tantôt !- D’accord ! D’un pas résolu, il s’enfonce dans le sentier. « La forêt est mon amie… Je pourrai y vivre seul… Je l’ai déjà fait… » Sa résolution est prise… Il marche pendant une quinzaine de minutes pour ensuite quitter le sentier et s’enfoncer dans la forêt.
Puis, il décide de se reposer quelques instants. Levant les yeux, il s’aperçoit que le soleil commence à se coucher. Le croassement d’une grenouille ramène son regard vers la source. De l’autre côté de celle-ci, il aperçoit la grenouille qui ne bouge pas. L’appréhension le prend de nouveau. Il ne comprend pas pourquoi.
Examinant la grenouille, il s’aperçoit que quelque chose semble pousser entre ses deux yeux. Au début, on dirait une sorte de verrue qui pousse à une vitesse fulgurante. Plissant les yeux pour mieux voir, il regarde la verrue qui change soudainement de forme pour devenir un troisième œil. L’appréhension se change en une peur croissante qui envahit son esprit. Son regard reste fixé sur ce troisième œil. Soudain, celui-ci s’ouvre. Le vide… le néant … Voilà tout ce qu’il y voit. Le noir total qui bouge sans cesse et qui l’observe fixement.
Mais il sait qu’il ne doit pas être rejoint par son poursuivant, sinon, il perdra le peu de raison qu’il lui reste. Brusquement, il s’arrête. Il regarde autour de lui, cherchant l’origine du bruit qu’il entend… Le son d’un tam-tam… Le son du tam-tam augmente sensiblement de rythme, devenant de plus en plus frénétique. « Ce n’est pas humain…. Personne ne peut taper aussi vite sur un tambour ! » Le son est devenu ininterrompu. Il a l’impression d’entendre une palpitation accélérée d’un battement de cœur. Du bruit sur sa droite….
Ses yeux s’arrondissent de surprise. Il voit une… Fleur…. Une pétunia… Géante… Et dans la corolle rose, il aperçoit deux yeux emplis de vide et une bouche cruelle, ouverte, qui lui montre la noirceur qui se trouve à l’intérieur d’elle. Paralysé par la peur, il regarde la fleur qui marche et s’approche lentement de lui. Il est incapable de réagir… Lui, l’horticulteur qui a planté des dizaines de milliers de pétunia dans sa vie… Il est poursuivi par l’une d’entre elles…
La Terreur s’approche encore de lui. Il réussit enfin à faire bouger ses jambes. Un pas… Puis un autre… Les pas se transforment en foulée. Il court… De toutes ses forces… La Terreur sur ses talons. Il ne voit pas où il va car le soleil s’est couché… Mais il s’en fout… Tout ce qu’il veut est de s’éloigner … Vite.
Que ce Néant s’emparait lentement et méthodiquement de tout le reste de son cerveau, anéantissant ses souvenirs, sa raison, sa mémoire… Et que cette Terreur, ce Néant avait un nom : l’Alzheimer !
Auteur : Jacques Riendeau
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