En voici un extrait
Plus loin sur la rivière Saguenay, à Saint-Jean-Vianney, le
défrichage de la forêt est maintenant terminé. Les terres sont
bonnes à labourer, les vaches nous aideront à produire du lait, du
beurre, de la crème et de la viande.
Le bonhomme Girard, du nom de Joseph, fier de son domaine, possède
tout le village. Les fermiers travaillent sur ses terres, louent
ses machines, lui permettent de bien vivre avec sa famille de
quinze enfants en une maison gigantesque dans le village de
Saint-Cyriac tout près.
Le vieux Girard possède également une bonne partie de Saint-Cyriac
et deviendra suffisamment riche pour payer une maison neuve à
chacun de ses enfants, sauf à celui qui deviendra le curé de la
famille.
Celui-là aura ses études classiques payées à Chicoutimi, la plus
grande ville du coin dont le nom signifie : « là où l'eau est
profonde ». Joseph Girard est propriétaire d'étables, de
poulaillers, de porcheries et de silos. Qui donc pourrait ébranler
sa puissance ?
Là aussi René assiste à la naissance de son ancêtre, Joseph-Roméo
Girard, fils de Joseph et de Marie-Joseph Girard, mariés à 13 et
15 ans, en une permission spéciale du pape. Cousins au premier
degré, ils ont payé une forte somme à l'Évêché pour leur mariage,
léguant à toute leur descendance une propension au cancer de la
peau.
Le monde est maintenant chose du passé. Mais est-ce bien un grand
malheur lorsqu'il ne reste plus que René, Fabrice et le maître
pour déplorer cet état de fait ? Et peut-être une poignée de
frères tous plus ou moins malades de schizophrénie. Mais voilà que
les malheurs de Saint-Jean-Vianney et de Saint-Cyriac ont fait
couler, et de loin, davantage de larmes.
La famille Girard, miraculeusement sauvée par les faveurs de Dieu
(répétera longuement Joseph), s'en retournait à la maison après
avoir passé les villes de Jonquière et de Kénogami. L'eau, venue
de nulle part - de la rivière, d'un barrage effondré peut-être, du
ciel, pourquoi pas (Dieu seul le sait lorsqu'il lance son déluge)
- recouvrait le village de Saint-Cyriac.
Au loin, seul le pignon de la petite chapelle ressortait de l'eau.
Quel triste spectacle pour la petite famille se demandant
maintenant ce que pouvaient devenir leur maison, leurs serviteurs
et leurs voisins. Morts pour la plupart, apprendront-ils par la
suite. N'est-ce pas là la volonté de Dieu ?
Mais il faisait noir, et cette volonté, on ignorait encore
jusqu'où elle s'étendait. Pour leur malheur, l'eau a fini par
partir, mais emportant avec elle le village complet de
Saint-Jean-Vianney. C'est Mme Simard la première qui s'en aperçu
en faisant la vaisselle un soir, les Simard habitant la dernière
maison du village, un peu en retrait. -Tiens donc, on voit les
lumières de Chicoutimi à soir. Qu'est-ce qui se passe ?
Le lendemain on pouvait constater, au-delà de la route coupée, un
immense trou. Saint-Jean- Vianney, avec toutes les terres de
Joseph Girard, avait été entraîné en un glissement de
terrain. Heureusement le vieux Girard allait être dédommagé !
Ça compense pour les pertes et les morts, dira-t-il. À
partir de ce jour, la famille partit s'installer à Desbiens où le
bonhomme Girard allait refaire une fortune. Il acheta de grandes
terres et oublia la ferme.
Il obligea toute sa famille à couper du bois afin de le vendre aux
meules de la St. Raymond Paper. Joseph Girard avait succombé
de sa belle mort à l'âge de 96 ans. Il vivait alors avec sa femme
Juliette dans un foyer pour personnes âgées
dans la ville d'Alma au Lac-Saint-Jean.
René se souvenait de ses visites, il revoyait très bien la chambre
minuscule entièrement placardée de photos et de plaques
commémoratives des années que le vieux couple avait traversées
dans le mariage. La dernière plaque en titre portait
la mention de 73 ans de vie commune dans le mariage et était
accompagnée d'une lettre de félicitations en provenance de Rome
signée du pape Jean-Paul II. Juste à côté un article du journal le
Progrès-Dimanche affirmait qu'ils formaient le couple le plus âgé
de l'Amérique du Nord.
Peu après la mort de son mari, Juliette avait commencé à perdre
ses forces, comme si son énergie lui venait de l'union avec son
Joseph. Tous deux étaient si beaux, même dans leurs
quatre-vingt-dix ans. Elle devait mourir trois années plus tard à
cause d'un exercice de feu au sujet duquel elle n'avait pas
été prévenue. Son peu de force n'avait pas suffi à la faire
raisonner, la peur de brûler vive fut si grande qu'elle semble
avoir préféré quitter son corps avant de voir le moindre nuage de
fumée.
C'est moins tragique à cet âge, tout le monde voyait venir cette
mort, peu importe le comment. Seulement, dans ce contexte,
il y eut négligence. Certaines personnes ont dû épauler cette
responsabilité.
-La vie de tes ancêtres Girard, c'est un peu l'histoire du paradis
terrestre. Ça ressemble, à certains égards, tantôt à l'histoire
d'Abraham, tantôt à l'histoire de Moïse marchant vers la terre
promise. -Pitié, tu ne vas pas m'assommer avec la Bible ?
-Non, non, mais on peut tout de même affirmer que, pour toute
personne, la terre natale est un peu comme un petit paradis, car
c'est elle qui nous donne une famille et nous permet de tisser les
premières amitiés.
Or, le paradis de Juliette et Joseph, tes
arrières-arrières-grands-parents, a été ce petit village de
Saint-Cyriac, cette terre sacrée qu'ils ont piétinée en
premier et qui a été en quelque sorte leur base de lancement et
d'éclosion.
-Tu parles comme un cours de sciences religieuses.
-Tu as suivi des cours de sciences religieuses toi ?
-En quelque sorte.
-Enfin, ce petit coin de terre, ils l'ont toujours aimé, et que de
fois, après leur exil, ils ont voulu y revenir, ne serait-ce qu'un
moment !
-Alors Juliette a croqué une pomme sous les instances d'un serpent
et ils sont littéralement tombés en dehors du paradis terrestre.
-Non.
-Alors ton analogie ne vaut plus la peine d'être continuée.
C'est bien beau de vouloir se construire des ancêtres qui
descendent d'Abraham ou qui lui sont liés d'une manière ou d'une
autre, mais il est inutile d'en inventer là où aucun lien
n'existe.
-Je ne fais que t'aider à visualiser l'histoire de tes ancêtres.
Je te fais des parallèles qui t'éviteront d'oublier trop
rapidement des faits importants qu'un jour tu chercheras à
éclaircir. On en revient toujours à nos origines.
-Pas dans mon cas.
-Si un cours d'eau passe devant ta maison, n'est-il pas important
de connaître sa source ?
-Non. Aucun intérêt.
-Un peu comme le patriarche Jacob qui eut douze fils, ton
arrière-arrière-arrière-grand-père, Johnny Girard, mit au monde
onze garçons dont le quatrième fut appelé Joseph. Peu après la
naissance de Joseph, en 1898, ton arrière-arrière-grand-mère,
Juliette, naissait à Saint-Cyriac d'un père qui s'appelait Ernest
Girard et d'une mère au beau nom d'Isabelle Simard.
L'adolescence de Joseph et Juliette se passa très peu sur les
bancs de l'école, quelque fois dans des charrettes, le plus
souvent dans divers travaux quotidiens que leurs parents leur
confiaient spontanément. Juliette faisait beaucoup de galerie...
-Elle construisait des perrons ?
-Elle s'asseyait sur la galerie et étirait assez bien un
accordéon. Mais alors qu'elle avait à peine 13 ans, sa mère
Isabelle mourut et elle prit donc soin de son père et de ses trois
frères. Peu de temps après, elle accepta la demande en mariage de
Joseph.
-Quelle triste époque, la femme qui doit prendre soin de ses
frères et de son père. C'est immoral ta belle histoire. Elle s'est
mariée pour éviter de devenir la bonne de sa famille ?
-C'est-à-dire que les deux soeurs mariées se chargèrent du père et
des deux jeunes frères. Après son mariage, Épiphane
s'installa chez Juliette tandis que son frère François resta chez
sa soeur aînée Emma. Le père se contentant de voyager
de l'un à l'autre foyer.
-Et son troisième frère, lui ?
-Mais mon dieu, tu es attentif soudainement pour te souvenir qu'il
y avait un troisième frère.
-D'accord, tu peux laisser faire.
-Roméo est décédé très tôt dans un accident de travail sur la
drave, c'est-à-dire sur les billots de bois qu'il faut pousser et
dynamiter pour qu'ils descendent la rivière jusqu'à l'usine de
pâte à papier. Au lendemain de son mariage, Joseph installa
Juliette sur ce petit coin de terre que lui avait donné son père
Johnny. Il y travaillait sans cesse, ne s'arrêtant que pour
déguster les plats d'une excellente cuisinière, sa femme.
Il travaillait comme s'il devait y passer le reste de sa vie,
comme si l'histoire de son paradis terrestre devait être
éternelle. Les choses allaient assez bien, Adam et Ève
pratiquaient le commandement du Seigneur : « Travaillez le sol,
soyez féconds, multipliez-vous, emplissez la terre et soumettez-la ».
-Bien sûr, toi-même ne partage d'aucune façon leurs opinions et ne
respecte pas les commandements du Seigneur. Comment se sent-on
lorsque l'on détruit ainsi les coutumes et les idéaux de nos
ancêtres ?
-L'été, Joseph cultivait la terre, l'hiver il allait bûcher dans
les bois en compagnie de ses frères. Juliette faisait la
cuisine, filait la laine, tissait des couvertures, des
couvre-lits, des serviettes et des nappes. C'est dans ce décor et
dans ce programme de vie que naquirent d'abord cinq enfants :
Éliette, Jeannette, Bertha, Roméo, Gratia. C'est après cette
cinquième naissance qu'ils apprirent qu'il leur faudrait quitter leur paradis natal.
Au village, on parlait de plus en plus de l'arrivée du déluge.
C'est-à-dire trois rehaussements artificiels successifs du Lac
Kénogami à l'aide d'écluses afin d'avoir un bon bassin d'eau qui
assurerait une excellente puissance hydro-électrique. Il fallait
donc oublier ce personnage d'Adam et envisager devenir Noé,
Abraham puis Moïse.
Le développement industriel et le devenir collectif exigeaient
qu'on fasse un barrage et qu'on étende les eaux du Lac Kénogami.
La terre de Joseph était située là précisément où passerait le
déluge. Toutes ces terres-là devant toi furent inondées. Ils
prirent donc la décision d'émigrer en arche
- le train de Jonquière jusqu'à Chambord - sur une terre promise
dans le rang du Poste à Métabetchouane dont lui avait parlé
Johnny. Remarque qu'à cette époque le père de Joseph habitait
Hébertville, la ville où est née ton autre arrière-grand-mère du
côté des Tremblay, Germaine Ouellet.
Tout ce monde se retrouva dans le village de Desbiens quelques
années plus tard. -Tu as fini de me mêler avec tes histoires
d'ancêtres ? Ils sont tous morts, je ne vois aucunement l'intérêt
de les ressusciter.
-C'est ainsi que Joseph, à qui Dieu avait promis une terre, un peu
comme à Abraham, rassembla le troupeau et les biens qu'il avait
acquis ; et puis, un peu comme Moïse qui conduisit les Hébreux
d'Égypte vers la terre promise, il quitta Saint-Cyriac à l'automne
1923. Ils travaillèrent très fort au quotidien et eurent dix
autres enfants dont Benoît, ton arrière-grand-père. Dans cette
famille, on le désignait souvent comme « celui qui, d'un coup de
rondin, a fendu le crâne de grand-pâpâ Johnny ».
Joseph prit sa retraite quand il faillit faire un infarctus
lorsqu'il crut perdre son fils et son petit-fils dans un accident
de tracteur sur le pont de la petite rivière. Voilà, un jour tu
chercheras dans ta tête quelques souvenirs de tes ancêtres. Alors
tu enclencheras le processus et peut-être en apprendras-tu bien
plus que tu ne le souhaiteras.
-Bof, tu sais, personnellement, apprendre l'histoire de couples
parfaits au sens de la Genèse, moi, ça ne me passionne pas
autant que toi.
- Maintenant nous allons à Alma, rencontrer ton arrière-grand-mère
encore en vie.
-Alma, c'est une grande ville ?
-C'est la plus grande ville du Lac-Saint-Jean. Environ 30
000 personnes.
-Chicoutimi-Jonquière, c'est la plus grande ville du Saguenay ?
-Oui, environ 150 000 personnes, si tu comptes également La Baie.
Ces trois villes parlent de fusion depuis des décennies,
mais l'esprit de clocher bat fort de ce temps-ci. Ils sont très
chauvins.
-Les politiciens ne servent jamais la population, c'est bien
connu.
-Je n'irais pas jusqu'à dire cela, mais disons qu'ils pourraient
prendre des décisions plus justes s'ils s'inquiétaient vraiment
des besoins des gens qu'ils représentent.
-Mais c'est toi qui me disais que la corruption politique ici
c'était terrible.
-Ils ne sont pas tous corrompus tout de même, du moins je
l'espère. Passé Saint-Bruno, ils arrivèrent à Alma. Un gros
château d'eau de ciment, caractéristique de la ville, comme
la tour Eiffel à Paris, annonçait la bienvenue.
-Il y a un pont de l'Alma à Paris, tu savais ?
-Bien sûr.
Lorsque j'étais jeune, on traversait le parc des Laurentides pour
venir ici. On arrivait par Hébertville à travers les montagnes.
Pendant trois heures on montait et on descendait dans les grandes
forêts de conifères, puis soudainement c'était la plaine, les
champs et l'entrée victorieuse dans la ville d'Alma. Pour
moi et ma soeur, ça représentait tout. Un moment magique, la
fin d'un calvaire terrible sur cette route du nord.
-Heureusement que je suis venu en avion.
-Au contraire, tu aurais dû vouloir partager cette
expérience. Tu devrais repartir en autobus.
-Trois heures d'autobus jusqu'à Québec ?
Non merci.
-C'est plus rapide aujourd'hui, la route est meilleure. Les
autobus le font en deux heures trente. Elles font du 120
kilomètres à l'heure. Jonquière-New York, en autobus, c'est
dix-sept heures de route. En auto c'est dix heures de route.
-En avion c'est une heure.
-En pensée c'est instantané.
-Oui, mais moi je n'en suis pas encore à visiter les martiens sur
vénus chaque nuit.
-Regarde le Canadian Tire, ce magasin a toujours été là depuis que
je suis né. Et de l'autre côté il y a le Zellers.
-Les noms de ces magasins sont anglais.
-Oui, mais les employés qui y travaillent sont francophones.
-Peut-être, mais les profits s'en vont quelque part aux États-Unis
à ce que j'ai entendu.
-Peut-être avec Wal-Mart et le Club Price, mais Canadian Tire est
certainement canadien.
-Ça a sûrement été vendu aux Américains, comme tout ce qu'il y a
ici. Comme tout le pouvoir hydro-électrique de vos rivières.
-Tout cela n'est pas négatif.
Tout cela est positif.
-Mais tout aurait pu être encore plus positif.
-Ah bien sûr, les Almatois aurait pu créer leur propre chaîne de
McDonald's et imposer leurs Big Mac à la face du monde entier.
Aujourd'hui ça générerait des retombées économiques effrayantes,
des milliards seraient investis dans la région, et moi, je ne
reviendrais plus ici.
-Toi tu es négatif.
Moi je saurais bien reprendre le contrôle de l'organisation à
Londres et faire fructifier tout ce qu'il y a faire fructifier. Et
si le modèle américain peut être copié, alors, avec moi, les
Almatois réussiront tout autant que n'importe qui.
-Peut-être devrais-tu laisser ces idées capitalistes-matérialistes
à d'autres. Si tu as des choses à accomplir, c'est à un autre
niveau.
-Écoute, nous sommes là, en chair et en os, on ne peut pas
négliger le matériel.
-Eh bien justement, je m'en vais te montrer ton héritage matériel.
Tu verras ton arrière-grand-mère, Alice, elle t'apprendra
énormément de choses.
-Encore des souvenirs ?
-Non, pour toi les souvenirs sont du vent, des choses qui, à la
limite, n'auraient pas existées. Un peu comme des historiens
qui sous les instances d'un gouvernement, transmettraient à une
nouvelle génération des choses tout à fait fausses. C'est un peu
d'ailleurs ce que te transmettent aujourd'hui les livres
d'histoire. Des événements choisis dans une certaine
perspective, souvent politique. Alors bien sûr que le centre
commercial tout près, lui au moins, il est concret. Alice
t'apprendra du concret.
Retour chez Nicky