Les Girard de St-Cyriac
Dans le roman publié Denfert-Rochereau
    Roland Michel Tremblay Auteur

 

En voici un extrait
 

Plus loin sur la rivière Saguenay, à Saint-Jean-Vianney, le défrichage de la forêt est maintenant terminé. Les terres sont bonnes à labourer, les vaches nous aideront à produire du lait, du beurre, de la crème et de la viande.


Le bonhomme Girard, du nom de Joseph, fier de son domaine, possède tout le village. Les fermiers travaillent sur ses terres, louent ses machines, lui permettent de bien vivre avec sa famille de quinze enfants en une maison gigantesque dans le village de Saint-Cyriac tout près.


Le vieux Girard possède également une bonne partie de Saint-Cyriac et deviendra suffisamment riche pour payer une maison neuve à chacun de ses enfants, sauf à celui qui deviendra le curé de la famille.


Celui-là aura ses études classiques payées à Chicoutimi, la plus grande ville du coin dont le nom signifie : « là où l'eau est profonde ». Joseph Girard est propriétaire d'étables, de poulaillers, de porcheries et de silos. Qui donc pourrait ébranler sa puissance ?


Là aussi René assiste à la naissance de son ancêtre, Joseph-Roméo Girard, fils de Joseph et de Marie-Joseph Girard, mariés à 13 et 15 ans, en une permission spéciale du pape. Cousins au premier degré, ils ont payé une forte somme à l'Évêché pour leur mariage, léguant à toute leur descendance une propension au cancer de la peau.


Le monde est maintenant chose du passé. Mais est-ce bien un grand malheur lorsqu'il ne reste plus que René, Fabrice et le maître pour déplorer cet état de fait ? Et peut-être une poignée de frères tous plus ou moins malades de schizophrénie. Mais voilà que les malheurs de Saint-Jean-Vianney et de Saint-Cyriac ont fait couler, et de loin, davantage de larmes.


La famille Girard, miraculeusement sauvée par les faveurs de Dieu (répétera longuement Joseph), s'en retournait à la maison après avoir passé les villes de Jonquière et de Kénogami. L'eau, venue de nulle part - de la rivière, d'un barrage effondré peut-être, du ciel, pourquoi pas (Dieu seul le sait lorsqu'il lance son déluge) - recouvrait le village de Saint-Cyriac.


Au loin, seul le pignon de la petite chapelle ressortait de l'eau. Quel triste spectacle pour la petite famille se demandant maintenant ce que pouvaient devenir leur maison, leurs serviteurs et leurs voisins. Morts pour la plupart, apprendront-ils par la suite. N'est-ce pas là la volonté de Dieu ?


Mais il faisait noir, et cette volonté, on ignorait encore jusqu'où elle s'étendait. Pour leur malheur, l'eau a fini par partir, mais emportant avec elle le village complet de Saint-Jean-Vianney. C'est Mme Simard la première qui s'en aperçu en faisant la vaisselle un soir, les Simard habitant la dernière maison du village, un peu en retrait. -Tiens donc, on voit les lumières de Chicoutimi à soir. Qu'est-ce qui se passe ?


Le lendemain on pouvait constater, au-delà de la route coupée, un immense trou. Saint-Jean- Vianney, avec toutes les terres de Joseph Girard,  avait été entraîné en un glissement de terrain. Heureusement le vieux Girard allait être dédommagé !


Ça compense pour les pertes et les morts, dira-t-il.  À partir de ce jour, la famille partit s'installer à Desbiens où le bonhomme Girard allait refaire une fortune. Il acheta de grandes terres et oublia la ferme.



Il obligea toute sa famille à couper du bois afin de le vendre aux meules de la St. Raymond Paper.  Joseph Girard avait succombé de sa belle mort à l'âge de 96 ans. Il vivait alors avec sa femme Juliette dans un foyer pour personnes âgées dans la ville d'Alma au Lac-Saint-Jean.


René se souvenait de ses visites, il revoyait très bien la chambre minuscule entièrement placardée de photos et de plaques commémoratives des années que le vieux couple avait traversées dans le mariage. La dernière plaque en titre portait la mention de 73 ans de vie commune dans le mariage et était accompagnée d'une lettre de félicitations en provenance de Rome signée du pape Jean-Paul II. Juste à côté un article du journal le Progrès-Dimanche affirmait qu'ils formaient le couple le plus âgé de l'Amérique du Nord.


Peu après la mort de son mari, Juliette avait commencé à perdre ses forces, comme si son énergie lui venait de l'union avec son Joseph. Tous deux étaient si beaux, même dans leurs quatre-vingt-dix ans. Elle devait mourir trois années plus tard à cause d'un exercice  de feu au sujet duquel elle n'avait pas été prévenue. Son peu de force n'avait pas suffi  à la faire raisonner, la peur de brûler vive fut si grande qu'elle semble avoir préféré quitter son corps avant de voir le moindre nuage de fumée.


C'est moins tragique à cet âge, tout le monde voyait venir cette mort, peu importe le comment.  Seulement, dans ce contexte, il y eut négligence. Certaines personnes ont dû épauler cette responsabilité.


-La vie de tes ancêtres Girard, c'est un peu l'histoire du paradis terrestre. Ça ressemble, à certains égards, tantôt à l'histoire d'Abraham, tantôt à l'histoire de Moïse marchant vers la terre promise. -Pitié, tu ne vas pas m'assommer avec la Bible ?


-Non, non, mais on peut tout de même affirmer que, pour toute personne, la terre natale est un peu comme un petit paradis, car c'est elle qui nous donne une famille et nous permet de tisser les premières amitiés.


Or, le paradis de Juliette et Joseph, tes arrières-arrières-grands-parents, a été ce petit village de Saint-Cyriac, cette terre sacrée qu'ils ont piétinée  en premier et qui a été en quelque sorte leur base de lancement et d'éclosion.


-Tu parles comme un cours de sciences religieuses.
-Tu as suivi des cours de sciences religieuses toi ?

-En quelque sorte.

-Enfin, ce petit coin de terre, ils l'ont toujours aimé, et que de fois, après leur exil, ils ont voulu y revenir, ne serait-ce qu'un moment !


-Alors Juliette a croqué une pomme sous les instances d'un serpent et ils sont littéralement tombés en dehors du paradis terrestre.

-Non.

-Alors ton analogie ne vaut plus la peine d'être continuée.

C'est bien beau de vouloir se construire des ancêtres qui descendent d'Abraham ou qui lui sont liés d'une manière ou d'une autre, mais il est inutile  d'en inventer là où aucun lien n'existe.


-Je ne fais que t'aider à visualiser l'histoire de tes ancêtres. Je te fais des parallèles qui t'éviteront d'oublier trop rapidement des faits importants qu'un jour tu chercheras à éclaircir. On en revient toujours à nos origines.


-Pas dans mon cas.

-Si un cours d'eau passe devant ta maison, n'est-il pas important de connaître sa source ?


-Non. Aucun intérêt.

-Un peu comme le patriarche Jacob qui eut douze fils, ton arrière-arrière-arrière-grand-père, Johnny Girard, mit au monde onze garçons dont le quatrième fut appelé Joseph. Peu après la naissance de Joseph, en 1898, ton arrière-arrière-grand-mère, Juliette, naissait à Saint-Cyriac d'un père qui s'appelait Ernest Girard et d'une mère au beau nom d'Isabelle Simard.


L'adolescence de Joseph et Juliette se passa très peu sur les bancs de l'école, quelque fois dans des charrettes, le plus souvent dans divers travaux quotidiens que leurs parents leur confiaient spontanément. Juliette faisait beaucoup de galerie...


-Elle construisait des perrons ?


-Elle s'asseyait sur la galerie et étirait assez bien un accordéon. Mais alors qu'elle avait à peine 13 ans, sa mère Isabelle mourut et elle prit donc soin de son père et de ses trois frères. Peu de temps après, elle accepta la demande en mariage de Joseph.

-Quelle triste époque, la femme qui doit prendre soin de ses frères et de son père. C'est immoral ta belle histoire. Elle s'est mariée pour éviter de devenir la bonne de sa famille ?

-C'est-à-dire que les deux soeurs mariées se chargèrent du père et des deux jeunes frères.  Après son mariage, Épiphane s'installa chez Juliette tandis que son frère François resta chez sa soeur aînée Emma. Le père se contentant de voyager de l'un à l'autre foyer.


-Et son troisième frère, lui ?

-Mais mon dieu, tu es attentif soudainement pour te souvenir qu'il y avait un troisième frère.

-D'accord, tu peux laisser faire.

-Roméo est décédé très tôt dans un accident de travail sur la drave, c'est-à-dire sur les billots de bois qu'il faut pousser et dynamiter pour qu'ils descendent la rivière jusqu'à l'usine de pâte à papier. Au lendemain de son mariage, Joseph installa Juliette sur ce petit coin de terre que lui avait donné son père Johnny. Il y travaillait sans cesse, ne s'arrêtant que pour déguster les plats d'une excellente cuisinière, sa femme.


Il travaillait comme s'il devait y passer le reste de sa vie, comme si l'histoire de son paradis terrestre devait être éternelle. Les choses allaient assez bien, Adam et Ève pratiquaient le commandement du Seigneur : « Travaillez le sol, soyez féconds, multipliez-vous, emplissez la terre et soumettez-la ».

-Bien sûr, toi-même ne partage d'aucune façon leurs opinions et ne respecte pas les commandements du Seigneur. Comment se sent-on lorsque l'on détruit ainsi les coutumes et les idéaux de nos ancêtres ?


-L'été, Joseph cultivait la terre, l'hiver il allait bûcher dans les bois en compagnie de ses frères.  Juliette faisait la cuisine, filait la laine, tissait des couvertures, des couvre-lits, des serviettes et des nappes. C'est dans ce décor et dans ce programme de vie que naquirent d'abord cinq enfants : Éliette, Jeannette, Bertha, Roméo, Gratia. C'est après cette cinquième naissance qu'ils apprirent qu'il leur faudrait quitter leur paradis natal.


Au village, on parlait de plus en plus de l'arrivée du déluge. C'est-à-dire trois rehaussements artificiels successifs du Lac Kénogami à l'aide d'écluses afin d'avoir un bon bassin d'eau qui assurerait une excellente puissance hydro-électrique. Il fallait donc oublier ce personnage d'Adam et envisager devenir Noé, Abraham puis Moïse.


Le développement industriel et le devenir collectif exigeaient qu'on fasse un barrage et qu'on étende les eaux du Lac Kénogami. La terre de Joseph était située là précisément où passerait le déluge.  Toutes ces terres-là devant toi furent inondées. Ils prirent donc la décision d'émigrer en arche


- le train de Jonquière jusqu'à Chambord - sur une terre promise dans le rang du Poste à Métabetchouane dont lui avait parlé Johnny. Remarque qu'à cette époque le père de Joseph habitait Hébertville, la ville où est née ton autre arrière-grand-mère du côté des Tremblay,  Germaine Ouellet.


Tout ce monde se retrouva dans le village de Desbiens quelques années plus tard. -Tu as fini de me mêler avec tes histoires d'ancêtres ? Ils sont tous morts, je ne vois aucunement l'intérêt de les ressusciter.


-C'est ainsi que Joseph, à qui Dieu avait promis une terre, un peu comme à Abraham, rassembla le troupeau et les biens qu'il avait acquis ; et puis, un peu comme Moïse qui conduisit les Hébreux d'Égypte vers la terre promise, il quitta Saint-Cyriac à l'automne 1923. Ils travaillèrent très fort au quotidien et eurent dix autres enfants dont Benoît, ton arrière-grand-père. Dans cette famille, on le désignait souvent comme « celui qui, d'un coup de rondin, a fendu le crâne de grand-pâpâ Johnny ».


Joseph prit sa retraite quand il faillit faire un infarctus lorsqu'il crut perdre son fils et son petit-fils dans un accident de tracteur sur le pont de la petite rivière. Voilà, un jour tu chercheras dans ta tête quelques souvenirs de tes ancêtres. Alors tu enclencheras le processus et peut-être en apprendras-tu bien plus que tu ne le souhaiteras.


-Bof, tu sais, personnellement, apprendre l'histoire de couples parfaits au sens de la Genèse, moi,  ça ne me passionne pas autant que toi.


- Maintenant nous allons à Alma, rencontrer ton arrière-grand-mère encore en vie.

-Alma, c'est une grande ville ?

-C'est la plus grande ville du Lac-Saint-Jean.  Environ 30 000 personnes.


-Chicoutimi-Jonquière, c'est la plus grande ville du Saguenay ?

-Oui, environ 150 000 personnes, si tu comptes également La Baie. Ces trois villes parlent de fusion  depuis des décennies, mais l'esprit de clocher bat fort de ce temps-ci. Ils sont très chauvins.


-Les politiciens ne servent jamais la population, c'est bien connu.

-Je n'irais pas jusqu'à dire cela, mais disons qu'ils pourraient prendre des décisions plus justes s'ils s'inquiétaient vraiment des besoins des gens qu'ils représentent.


-Mais c'est toi qui me disais que la corruption politique ici c'était terrible.


-Ils ne sont pas tous corrompus tout de même, du moins je l'espère. Passé Saint-Bruno, ils arrivèrent à Alma. Un gros château d'eau de ciment,  caractéristique de la ville, comme la tour Eiffel à Paris, annonçait la bienvenue.


-Il y a un pont de l'Alma à Paris, tu savais ?

-Bien sûr.

Lorsque j'étais jeune, on traversait le parc des Laurentides pour venir ici. On arrivait par Hébertville à travers les montagnes. Pendant trois heures on montait et on descendait dans les grandes forêts de conifères, puis soudainement c'était la plaine, les champs et l'entrée victorieuse  dans la ville d'Alma. Pour moi et ma soeur,  ça représentait tout. Un moment magique, la fin d'un calvaire terrible sur cette route du nord.


-Heureusement que je suis venu en avion.


-Au contraire, tu aurais dû vouloir partager  cette expérience. Tu devrais repartir en autobus.


-Trois heures d'autobus jusqu'à Québec ?


Non merci.

-C'est plus rapide aujourd'hui, la route est meilleure. Les autobus le font en deux heures trente. Elles font du 120 kilomètres à l'heure.  Jonquière-New York, en autobus, c'est dix-sept heures de route. En auto c'est dix heures de route.

-En avion c'est une heure.

-En pensée c'est instantané.

-Oui, mais moi je n'en suis pas encore à visiter les martiens sur vénus chaque nuit.

-Regarde le Canadian Tire, ce magasin a toujours été là depuis que je suis né. Et de l'autre côté il y a le Zellers.


-Les noms de ces magasins sont anglais.

-Oui, mais les employés qui y travaillent sont francophones.

-Peut-être, mais les profits s'en vont quelque part aux États-Unis à ce que j'ai entendu.

-Peut-être avec Wal-Mart et le Club Price, mais Canadian Tire est certainement canadien.

-Ça a sûrement été vendu aux Américains, comme tout ce qu'il y a ici. Comme tout le pouvoir hydro-électrique de vos rivières.


-Tout cela n'est pas négatif.

Tout cela est positif.

-Mais tout aurait pu être encore plus positif.

-Ah bien sûr, les Almatois aurait pu créer leur propre chaîne de McDonald's et imposer leurs Big Mac à la face du monde entier. Aujourd'hui ça générerait des retombées économiques effrayantes, des milliards seraient investis dans la région, et moi, je ne reviendrais plus ici.


-Toi tu es négatif.

Moi je saurais bien reprendre le contrôle de l'organisation à Londres et faire fructifier tout ce qu'il y a faire fructifier. Et si le modèle américain peut être copié, alors, avec moi, les Almatois réussiront tout autant que n'importe qui.


-Peut-être devrais-tu laisser ces idées capitalistes-matérialistes à d'autres. Si tu as des choses à accomplir, c'est à un autre niveau.

-Écoute, nous sommes là, en chair et en os, on ne peut pas négliger le matériel.

-Eh bien justement, je m'en vais te montrer ton héritage matériel. Tu verras ton arrière-grand-mère, Alice, elle t'apprendra énormément de choses.

-Encore des souvenirs ?

-Non, pour toi les souvenirs sont du vent, des choses qui, à la limite, n'auraient pas existées.  Un peu comme des historiens qui sous les instances d'un gouvernement, transmettraient à une nouvelle génération des choses tout à fait fausses. C'est un peu d'ailleurs ce que te transmettent aujourd'hui les livres d'histoire. Des événements choisis  dans une certaine perspective, souvent politique.  Alors bien sûr que le centre commercial tout près, lui au moins, il est concret. Alice t'apprendra du concret.

 

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